Articles

La Course de la Reine Rouge

La Course de la Reine Rouge Réflexions sur l'université algérienne et le paradoxe du diplôme Par Abde El Ilah Zerarga  Des chiffres qui impressionnent Les statistiques algériennes en matière d'enseignement supérieur ont de quoi frapper les esprits. En 2024, le pays compte près d'un million huit cent mille étudiants inscrits dans ses universités, ce qui représente un taux de scolarisation universitaire avoisinant les cinquante-cinq pour cent. Plus d'un jeune en âge d'étudier sur deux se trouve effectivement assis dans un amphithéâtre. Ce chiffre place l'Algérie bien au-dessus de la moyenne africaine, et même au-dessus de la moyenne mondiale, à mi-chemin entre les nations émergentes et les grandes puissances éducatives comme la Corée du Sud ou les pays d'Europe occidentale. Le pays s'est doté de plus d'une cinquantaine d'universités, d'une quarantaine d'écoles supérieures, de centres universitaires disséminés aux quatre coins du territoire....

Je mème, donc je suis

  Je mème, donc je suis Comment l'humour politique est devenu l'opium des réseaux Par Abde El Ilah Zerarga  Le rire est une arme. Ou du moins, il l'a été. Aristophane se moquait des généraux athéniens. Voltaire démolissait l'Église avec un sourire. Le ridicule tuait, disait-on. Et parfois, il provoquait des émeutes. Aujourd'hui, le ridicule fait des vues. Il génère des partages. Il récolte des likes. Et la cible, elle, continue de gouverner. Le rire contemporain a trouvé son format roi : le mème. Mais que recouvre exactement ce terme devenu omniprésent ? Le mot puise ses origines bien avant l'avènement des réseaux sociaux. C'est le biologiste Richard Dawkins qui le propose en 1976 dans son livre Le Gène égoïste , en le définissant comme une unité d'information culturelle (une idée, une mode, une mélodie) capable de se répliquer et de se transmettre de cerveau en cerveau par un processus d'imitation, à la manière d'un gène. L'étymologie est éc...

Al Baraka

 Al Baraka Sur un concept intraduisible, une fable d'enfance, et ce que la biologie nous dit de la générosité Par Abde El Ilah Zerarga  Un mot qui refuse de se laisser traduire Il existe, dans les langues, des mots qui renferment une profondeur qu'on ne soupçonnait pas. البركة — Al-Baraka — est un de ces mots-là. Dans les sociétés arabo-musulmanes, la baraka n'est pas un concept théologique réservé aux savants. C'est un mot du quotidien, prononcé à table, dans les marchés, au seuil des maisons. On la souhaite, on la remercie, on craint de la perdre. Traduit littéralement, le terme renvoie à une bénédiction divine, une grâce infusée dans les choses par une volonté supérieure. Mais cette traduction a déjà ses limites. Car la baraka ne désigne pas un état statique — une approbation céleste accordée une fois pour toutes. Elle désigne une force active, une énergie qui pénètre une chose et la fait dépasser sa propre mesure. C'est là son caractère le plus déroutant pour un...

Petite philosophie de l’insomnie mortelle

Petite philosophie de l’insomnie mortelle   Par Abde El Ilah Zerarga   Il est 3 heures du matin. Je me réveille, paralysé par la conscience de la mort. Ma propre finitude, ma disparition inéluctable. Mes projets, mes espoirs, mes souvenirs – tout cela s'évanouira aussi vite que la vie aura quitté ce corps. Un voyage vers l'abîme, sans promesse de retour. Qui n'a jamais éprouvé ce sentiment ? Peut-être personne, peut-être seulement moi. Peut-être tout le monde, mais ils ont simplement eu la bonne idée de se rendormir. Les religions, pour une fois unanimes, affirment que la mort n'est qu'un passage vers un autre monde, le vrai monde. Une transition certes douloureuse, mais nécessaire pour accéder à l'immortalité. Je ne remets pas en cause cette croyance ; je constate seulement que personne n'est revenu de la mort pour nous le confirmer, pour rassurer les anxieux. Les religions offrent une réponse simple, presque un analgésique contre la panique nocturne. J...

Socrate, le cochon et l’arrogance du philosophe

Socrate, le cochon et l’arrogance du philosophe Plaidoyer irrévérencieux contre John Stuart Mill Par Abde El Ilah Zerarga   « Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait ; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. Et si l’imbécile et le porc sont d’un avis différent, c’est qu’ils ne connaissent qu’un côté de la question : le leur. L'autre partie, pour faire la comparaison, connaît les deux côtés.» John Stuart Mill, L’Utilitarisme, chapitre II (1863) I. Mill et la hiérarchie des plaisirs John Stuart Mill (1806–1873) est l’une des figures les plus imposantes de la philosophie morale anglaise du XIXᵉ siècle. Enfant prodige formé dès le berceau par un père lui-même philosophe utilitariste, il lit le grec à trois ans, étudie la logique à huit, et passe son adolescence à digérer Ricardo, Bentham et les grands économistes classiques. Le résultat est un esprit d’une redoutable précision, profondément humaniste, mais — comme nous allons le voir — pas ...

Une abeille dans une caverne

Une abeille dans une caverne Par Abde El Ilah Zerarga Il existe dans la pensée économique moderne un récit solide et séduisant sur lequel repose une large part de l’architecture du capitalisme contemporain : l’idée que l’innovation naît de l’incitation. Sans la promesse d’une récompense, sans la protection juridique de la découverte, l’inventeur n’inventerait pas — ou n’irait pas jusqu’au bout de son effort. Le brevet, le droit d’auteur, la propriété intellectuelle seraient ainsi le carburant indispensable de la créativité humaine. Sans eux, le moteur s’éteint. L’argument est élégant. Il repose sur une anthropologie cohérente : l’être humain serait un calculateur rationnel, pesant ses efforts à l’aune de ses gains escomptés. Pourquoi dévoiler ce que l’on a découvert si l’on ne peut en tirer profit ? Pourquoi partager le fruit de longues années de travail si n’importe qui peut s’en emparer librement ? Le système de protection intellectuelle se présente alors comme un contrat avec la soc...

L'orthographe française : quand l'alphabet trahit sa promesse

   L'orthographe française : quand l'alphabet trahit sa promesse Par Abde El Ilah Zerarga  L'absurdité systémique L'orthographe française se distingue par une accumulation de particularités qui défient toute logique phonétique. Les doubles consonnes prolifèrent sans justification sonore : « appeler » contre « apercevoir », « commerce » contre « comète ». Des consonnes muettes s'invitent pour des raisons étymologiques, parfois erronées : le "d" de "poids" fut ajouté par des savants du XVIe siècle qui le croyaient issu du latin pondus , alors qu'il descend en réalité de pensum . On a ainsi greffé une lettre morte sur une erreur historique.  Le principe même de l'écriture alphabétique — un son, un symbole — se trouve systématiquement contredit. Le son [s] peut s'écrire s, ss, c, ç, sc, t (dans « nation »), x (dans « dix »). Inversement, la lettre « c » produit [k] dans « car », [s] dans « ceci », et reste muette dans « blanc ». Le son [o...