Socrate, le cochon et l’arrogance du philosophe

Socrate, le cochon et l’arrogance du philosophe

Plaidoyer irrévérencieux contre John Stuart Mill

Par Abde El Ilah Zerarga 


« Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait ; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. Et si l’imbécile et le porc sont d’un avis différent, c’est qu’ils ne connaissent qu’un côté de la question : le leur. L'autre partie, pour faire la comparaison, connaît les deux côtés.»

John Stuart Mill, L’Utilitarisme, chapitre II (1863)


I. Mill et la hiérarchie des plaisirs

John Stuart Mill (1806–1873) est l’une des figures les plus imposantes de la philosophie morale anglaise du XIXᵉ siècle. Enfant prodige formé dès le berceau par un père lui-même philosophe utilitariste, il lit le grec à trois ans, étudie la logique à huit, et passe son adolescence à digérer Ricardo, Bentham et les grands économistes classiques. Le résultat est un esprit d’une redoutable précision, profondément humaniste, mais — comme nous allons le voir — pas toujours aussi impartial qu’il le prétend.

Son ouvrage L’Utilitarisme (1863) est une défense de la doctrine fondée par Jeremy Bentham : le bien moral consiste à maximiser le bonheur du plus grand nombre. Mais Mill ne se satisfait pas de la version brute de Bentham, dans laquelle tous les plaisirs se valent et se mesurent. Il veut sauver l’utilitarisme des critiques qui l’accusent d’être une « philosophie de cochons », c’est-à-dire de réduire l’homme à ses appétits les plus bas.

Sa réponse est la distinction entre plaisirs supérieurs et plaisirs inférieurs. Les plaisirs intellectuels, esthétiques et moraux sont qualitativement au-dessus des plaisirs purement sensoriels. Et le critère pour en juger ? Celui qui a expérimenté les deux choisira toujours le premier. D’où la formule célèbre qui conclut son argumentation : mieux vaut être Socrate insatisfait qu’un imbécile heureux.

La thèse a une élégance certaine. Elle réconcilie l’utilitarisme avec l’idéal humaniste et flatte le lecteur cultivé — qui se reconnaît évidemment dans Socrate plutôt que dans le cochon. Mais c’est précisément là que les ennuis commencent.

II. Tous les coups sont permis

La pétition de principe. Mill décrète que celui qui a goûté aux deux types de plaisirs préfère toujours le plaisir supérieur. Mais comment le sait-il ? Parce que ce sont lui et ses semblables — philosophes, lettrés, hommes de culture — qui le disent. C’est une petitio principii d’une rondeur admirable : Mill juge que les plaisirs intellectuels sont supérieurs, nomme arbitre celui qui pense comme lui, et conclut que les arbitres ont tranché en sa faveur. Le cochon n’a pas été consulté. Il n’avait de toute façon pas voix au chapitre.

L’élitisme en habits vertueux. L’« imbécile satisfait », c’est le pauvre, l’illettré, le travailleur épuisé de l’Angleterre victorienne qui préfère un verre de bière à la lecture de Kant — non pas par stupidité constitutive, mais parce qu’on ne lui a pas laissé le choix, le temps, ni les outils. Mill parle de « dignité supérieure » comme si elle était accessible à tous, alors qu’elle est le privilège de quelques-uns que le destin a bien lotis.

Le cochon ne souffre pas de ne pas lire Platon. Voici un fait que Mill évite soigneusement d’examiner : le cochon va très bien. Il mange, dort, se roule dans la boue avec un entrain manifeste, et ne passe pas ses nuits à angoisser devant l’absurde. Socrate, lui, a fini empoisonné par ses concitoyens après une vie d’insatisfaction hyperbolique.

Mill ne connaît lui-même qu’un côté de la question. Mill écrit : si le cochon préfère son sort, c’est qu’il ne connaît qu’un côté de la question. Très bien. Mais Mill, a-t-il vécu comme un cochon ? A-t-il essayé, au moins une semaine, de renoncer à toute ambition intellectuelle, de débrancher la dialectique et de se laisser aller ? Son jugement est celui d’un homme qui n’a jamais réellement connu que son propre côté. L’argument se retourne contre lui : Mill ne connaît lui-même qu’un côté de la question.

La formule comme écran de fumée. La citation qui clôt le chapitre II est brillante. Trop brillante. Une formule aussi bien frappée suscite naturellement l’adhésion. C’est de la séduction, pas de la démonstration. Mill conclut son chapitre avec un aphorisme destiné à court-circuiter toute objection.

III. Ce que Mill ne voulait pas voir

Si la hiérarchie des plaisirs est une imposture, comment alors penser le bonheur ? Plusieurs grandes traditions philosophiques ont proposé des réponses que Mill connaissait, sans doute, et dont il a soigneusement choisi de ne pas parler.

Le bouddhisme d’abord : la souffrance naît du désir, du tanha, de la soif d’être, d’avoir, de devenir. Le Socrate de Mill — consumé par le désir de savoir, rongé par l’insatisfaction permanente — serait pour le Bouddha non pas un idéal, mais le symptôme d'une âme tourmentée. Le nirvana signifie littéralement extinction : l’extinction du désir, de l’agitation, de la quête compulsive. Le cochon satisfait en est plus proche que le Socrate tourmenté.

Le taoïsme ensuite : le wu wei, le non-agir, valorise l’action juste qui ne force pas, qui s’accorde au mouvement naturel des choses. La frénésie intellectuelle de Socrate — questionner sans relâche, tout remettre en cause, ne jamais se reposer — ressemble moins à de la sagesse qu’à une incapacité à être. Le cochon fait du wu wei sans avoir lu Lao Tseu.

Épicure enfin — et c’est lui qui frappe le plus juste, avec l’ironie supplémentaire d’être grec comme Socrate. Il valorise l’ataraxie, la tranquillité de l’âme, et l’aponie, l’absence de douleur du corps. Le bonheur épicurien est négatif au sens mathématique : la soustraction de ce qui trouble, non l’accumulation de ce qui excite. Pour Épicure, l’agitation de Socrate sur l’agora n’est pas un modèle. C’est une recette pour mourir condamné par la cité. Ce qui est, une fois de plus, exactement ce qui s’est passé.

Et puis il y a Mychkine. Le prince Mychkine de Dostoïevski, dans L’Idiot — un homme simple, presque naïf, qui déconcerte tous ceux qui l’entourent par la seule pureté de sa présence. Mychkine ne débat pas, n’argumente pas, ne cherche pas à gagner. Il est. C’est précisément ce Mill aurait qualifié d'imbécile satisfait— et qui en fait peut-être le personnage le plus heureux de toute la littérature russe.

Ces traditions ne disent pas que le cochon est supérieur à Socrate. Elles disent que la question est mal posée. Le bonheur n’est pas à construire par l’accumulation. Il est à découvrir par le dépouillement. Mill a construit toute sa philosophie sur la distinction. Ces traditions proposent la dissolution du désir au lieu de le hiérarchiser.

Conclusion : et si on laissait le cochon décider ?

Mill a le mérite d’avoir enrichi l’utilitarisme, de lui avoir donné une âme. Mais en voulant sauver la philosophie de l'utilitarisme, il a glissé vers quelque chose de dangereux : la légitimation d’une hiérarchie entre les êtres, fondée non sur le bonheur vécu mais sur le type de bonheur jugé désirable par ceux qui écrivent les livres de philosophie.

Une philosophie du bonheur qui méprise le cochon heureux pour lui préférer le philosophe angoissé n’est pas une philosophie du bonheur. C’est une philosophie de la distinction.

Et Socrate, rappelons-le, a fini sa vie à attendre la cigüe. Le cochon, lui, n’a pas été condamné à mort par un jury de ses pairs.


APPENDICE

Aveu, mode d’emploi, et ce que je n’avais pas prévu


Le test de Turing idéologique

Dans son livre The Scout Mindset (2021), la philosophe américaine Julia Galef décrit ce qu’elle appelle le test de Turing idéologique. Le nom est emprunté au test de Turing — cette expérience de pensée où l’on doit distinguer une machine d’un humain — mais appliqué à la compréhension des idéologies adverses.

Le principe est simple : on ne peut prétendre réellement comprendre une position que l’on rejette — un parti politique adverse, une philosophie étrangère à nos convictions, une vision du monde opposée à la nôtre — que si l’on est capable de la défendre de manière convaincante. Pas de la caricaturer. Pas de la résumer avec condescendance. La défendre. En trouver les meilleurs arguments. La présenter sous son jour le plus favorable, de sorte qu’un partisan convaincu reconnaisse sa propre position dans ce qu’on en dit.

Galef distingue deux types d’esprits : le soldat, qui défend son camp et réfute l’adversaire, et l’éclaireur — le scout —, qui cherche à voir clairement, dût-il découvrir que la réalité contredit ses certitudes. L’éclaireur ne part pas en guerre contre l’idée adverse : il l’explore. Le test de Turing idéologique est son outil : une façon de s’assurer qu’on comprend vraiment ce qu’on croit combattre, et non pas l'homme de paille que notre biais de confirmation a fabriqué. C’est un exercice indispensable pour quiconque aspire à penser avec rigueur — et à mériter le titre de libre penseur.

Ce que vous venez de lire

Le texte qui précède cet appendice est un test de Turing idéologique — mais inversé.

Galef nous invite à défendre ce qu’on rejette. J’ai fait le contraire : j’ai attaqué ce que j’admire. La citation de Mill n’a pas été choisie au hasard. Je la tiens pour l’une des formules les plus denses et les plus justes de la philosophie morale du XIXᵉ siècle. Mill est un compagnon intellectuel, pas une cible. Et pourtant.

Pourtant, je l’ai maltraité méthodiquement. J’ai cherché la pétition de principe là où il y avait peut-être de l’intuition juste. J’ai invoqué le cochon avec une bienveillance que je n’aurais pas eue en dehors de cet exercice mental. J’ai retourné contre Mill son argument le plus fort — « ils ne connaissent qu’un côté de la question» — avec une symétrie qui était davantage rhétorique que démonstrative. C’était le jeu. C’était le but.

Pourquoi l’exercice est-il si exigeant ? Parce qu’attaquer ce qu’on aime est psychologiquement coûteux. On résiste. On minimise. On trouve instinctivement des excuses à l’allié intellectuel. Forcer la main à ce réflexe, c’est s’entraîner à une forme de rigueur intellectuelle que la complaisance envers ses propres convictions rend ordinairement impossible.

Ce que je n’avais pas prévu

Voici ce que je dois maintenant avouer, et c’est la partie que je n’avais pas écrite d’avance.

Je suis entré dans cet exercice avec une intention pédagogique : démontrer la valeur du test de Turing inversé, montrer qu’on peut attaquer ce qu’on admire, et conclure que Mill résiste — un peu amoché, mais debout. C’était le plan. Un dispositif propre, bien huilé, avec sa chute prévue.

Mais l’exercice a débordé son cadre.

En frappant aussi fort que je le pouvais, en cherchant loyalement les failles plutôt que de les esquiver, j’ai découvert quelque chose que je ne cherchais pas : la citation de Mill, si elle n’est pas fausse, n’est pas non plus la vérité universelle qu’elle prétend être. Elle est une vérité conditionnelle — valide pour un certain type d’esprit, dans une certaine conception de ce que « mieux » signifie. Elle est vraie pour Mill. Elle est probablement vraie pour moi. Mais elle présuppose que le bonheur est une chose que l’on évalue, que l’on compare, que l’on hiérarchise. Or cette posture d’évaluation permanente est peut-être elle-même la source du problème.

Ce que Mill fait dans cette citation, c’est naturaliser les préférences d’une certaine classe d’esprits en loi universelle. C’est élégant. C’est séduisant. Mais c’est philosophiquement insuffisant.

Je ne l’aurais pas vu si je n’avais pas frappé honnêtement. C’est le paradoxe de l’exercice : c’est en jouant le jeu jusqu’au bout, sans tricher, que le jeu est devenu réel. Le dispositif pédagogique s’est retourné contre son concepteur et a produit une vérité non cherchée.

L’évidence de l'argument de  Mill s’est fissurée. Et une évidence qui s'est fissurée sous l'effet de notre propre examen critique possède plus de valeur qu'un dogme qui n'a jamais été questionné — parce qu’elle invite à continuer à penser, là où la certitude invite à s’arrêter.

« Celui qui ne connaît que ses propres arguments connaît mal sa cause. »

John Stuart Mill, De la liberté (1859)


Commentaires

  1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  2. Quelle prouesse, on est manipulé jusqu'au bout.
    Tu as utilisé une structure narrative proche du thriller ou du
    récit policier. Et c’est la première fois que je découvre cela dans un texte philosophique. Cela rend l'article fort agréable à lire.
    C’est littéralement une mise en scène du raisonnement.
    Au départ, on pense que Mill est coupable d’arrogance intellectuelle. Les autres traditions philosophiques servent comme témoins à charge contre Mill.
    On se met à défendre le cochon et on se moque de Mill.
    Mais si on réfléchit plus longtemps, on réalise que l’argument du cochon est lui aussi fragile.
    Donc à la fin, ni Mill ni le critique n’ont totalement gagné.
    Et on se retrouve dans une position très philosophique.
    On est obligé de continuer à réfléchir.
    On doute sur tout.
    Et ce parcours mental est le vrai sujet du texte.
    J'aime bien le parallèle entre le début et la fin de l'article:
    « Ceux qui ont vu les deux côtés de la question… »
    Et « Celui qui ne connaît que ses propres arguments connaît mal sa cause. »
    Donc l’article utilise Mill pour critiquer Mill. C’est un dispositif très élégant.

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