Double pensée

Double pensée 

Par Abde El Ilah Zerarga 


Le roman 1984 de George Orwell constitue pour moi une source inépuisable de réflexion. Chaque relecture de ce chef-d'œuvre, loin de me décevoir, renouvelle mon étonnement et m'invite à établir des ponts toujours plus nombreux entre la fiction et notre réalité : de la police de la pensée aux pénuries organisées, de la surveillance généralisée à la propagande incessante, ou encore de la réécriture de l’Histoire à la destruction méthodique des mots par le novlangue. Tous ces parallèles me sont, en effet, apparus avec une évidence croissante.

Un concept, pourtant, résistait à cette assimilation : la double pensée. Je l'avais longtemps considérée comme une simple caricature, une exagération littéraire destinée à accentuer les traits d'un régime totalitaire. Il m'a fallu du temps pour admettre que je me trompais et pour renverser complètement mon opinion sur la question. La double pensée n'est pas si éloignée de nous. L'esprit humain est capable d'intégrer des visions du monde parfaitement contradictoires et de poursuivre son existence sans encombre, que ce soit en morale, en politique, ou surtout, lorsqu'il s'agit de concilier les récits sacrés de la création avec les découvertes de la science.

La double pensée est différente de l’hypocrisie. L'hypocrisie est prétendre croire une chose alors qu'on en croit une autre en privé. La Double pensée est plus perverse : c'est le processus par lequel on parvient à croire sincèrement à deux choses, selon le contexte. L'esprit se scinde pour éviter la dissonance cognitive.

« Winston laissa tomber ses bras et remplit lentement d’air ses poumons. Son esprit s’échappa vers le labyrinthe de la double-pensée. Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors  qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est gardien de la démocratie. Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier,  puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. Persuader consciemment l’inconscient, puis devenir ensuite inconscient de l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer. La compréhension même du mot  double pensée  impliquait l’emploi de la double pensée. »

La double pensée présente, à certains égards, une parenté troublante avec un mécanisme bien connu de l'analyse littéraire : la suspension volontaire de l'incrédulité. Ce terme, forgé par le poète Samuel Taylor Coleridge, désigne le pacte implicite par lequel le lecteur ou le spectateur accepte de mettre temporairement de côté son scepticisme pour adhérer aux prémisses d'une fiction. Le procédé est essentiel pour apprécier les œuvres de science-fiction, où l'auteur doit insuffler assez de cohérence et de vraisemblance interne pour que le public accepte, le temps de la narration, l'existence de forces ou de technologies impossibles.

Cependant, la double pensée orwellienne va bien au-delà de ce consentement temporaire et circonscrit. Si la suspension d'incrédulité est un mode de lecture actif et choisi, la double pensée est un conditionnement subi et permanent. Elle ne consiste pas à accepter provisoirement une impossibilité pour mieux en apprécier le récit, mais à maintenir simultanément et sincèrement deux croyances contradictoires, où la vérité factuelle doit constamment s'effacer au profit du dogme.

La double pensée en application 

De la prise de conscience écologique sans changement de mode de vie à la volonté de préserver sa vie privée malgré des heures passées sur des applications qui en collectent les données, les manifestations de la double pensée dans notre quotidien sont légion. La politique, la morale, les droits humains et animaux fournissent une liste interminable d'exemples où s'opère ce subtil compromis.

Toutefois, c'est sur une forme particulière de cette gymnastique mentale que je souhaite m'attarder : la conciliation entre une vision scientifique du monde et une conviction religieuse. Prenez l'exemple de chercheurs en biologie, pourvus d'un bagage scientifique solide, appliquant au quotidien dans leurs laboratoires les principes de l'évolution et de la génétique. Leur travail les confronte directement à la réalité tangible et complexe de l'évolution des espèces. Pourtant, certains d'entre eux parviennent à accepter simultanément le récit littéral de la création tel que décrit dans les textes sacrés. Par une série de stratagèmes plus ou moins conscients, ils accomplissent cet exploit cognitif : maintenir côte à côte, dans un équilibre précaire, deux visions du monde a priori irréconciliables, démontrant ainsi la puissance et l'omniprésence troublante de la double pensée.

Les stratagèmes de la double pensée 

J’ai pu identifier trois principales manières d’éluder la dissonance cognitive, ou du moins d’en atténuer l’effet, pour faire cohabiter la vision du monde des textes sacrés avec les découvertes scientifiques. D’autres existent sans doute, mais ces trois-là sont les plus répandues : la compartimentation, la réinterprétation et le dogmatisme.

1. La compartimentation (ou le « Non-Overlapping Magisteria » - NOMA). On doit au célèbre paléontologue et biologiste évolutionniste Stephen Jay Gould le concept de séparation des magistères. Gould a développé et popularisé cette idée dans son livre de 1999, Et Dieu dit : Que Darwin soit ! (Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life). Selon lui, science et religion ne sont pas en guerre ; elles occupent des domaines distincts et utilisent des outils différents. La science répondrait au « comment » des phénomènes naturels, tandis que la religion se chargerait des questions ultimes du « pourquoi ». Bien que séduisante pour beaucoup, cette stratégie fonctionne comme un subterfuge intellectuel pour contenir la dissonance en évitant soigneusement tout croisement entre les deux domaines.

2. La réinterprétation. Dans 1984, le Parti invente le novlangue, dont l'objectif est de détruire les mots pour empêcher à la longue toute pensée hérétique. Dans la réalité, certains théologiens et créationnistes opèrent de manière similaire : ils vident les termes scientifiques de leur sens ou les réinterprètent pour les faire entrer dans le cadre religieux. Ainsi, les jours de la Genèse deviennent des ères géologiques, et l'âme ou l'étincelle divine est insufflée par Dieu à un stade précis du processus évolutif (étincelle qui a permis à l’Homme de se séparer des hominidés). La doublepensée consiste ici à adopter le langage et les concepts de la science tout en leur appliquant une grille de lecture qui les rend compatibles avec une croyance préétablie. On accepte le vocabulaire de la science tout en niant partiellement la substance et les implications.

3. Le dogmatisme (ou la Création d'une Vérité Supérieure). Le Parti invente une réalité (2 + 2 = 5) et exige qu'on y adhère. De manière analogue, une vérité supra-scientifique est érigée en principe absolu : « Dieu a créé la science, donc Ses écrits et Ses œuvres ne peuvent se contredire. Si une contradiction apparaît, c'est que la science se trompe ou que notre interprétation des textes est erronée. » La contradiction n'est donc qu'apparente, et la foi permet de maintenir les deux croyances en suspens, en attendant que la science (ou l'exégèse) finisse par se conformer à la Vérité révélée. Cette posture immunise la croyance contre toute réfutation empirique.

Ces trois stratégies, bien que de complexité variable, visent un même objectif : préserver le noyau dur de la croyance face à l'évidence scientifique, en utilisant des mécanismes rhétoriques et psychologiques qui rappellent la doublepensée orwellienne.


Enfin, je souhaite terminer cet article par un retour au roman de George Orwell, en citant un extrait qui met en évidence, non plus la doublepensée comme stratégie d’évitement de la dissonance cognitive, mais le pragmatisme cynique des idéologues lorsque le respect aveugle du dogme menace leur pouvoir lui-même.


« Tous les chefs, à toutes les époques, ont essayé d’imposer à leurs adeptes une fausse vue du monde, mais ils ne pouvaient se permettre d’encourager aucune illusion qui tendrait à diminuer l’efficacité militaire. Aussi longtemps que la défaite signifiait perte de l’indépendance ou quelque autre résultat généralement tenu pour indésirable, les précautions contre la défaite devaient être sérieuses. Les faits matériels ne devaient pas être ignorés. Dans la philosophie, la religion, l’éthique ou la politique, deux et deux peuvent faire cinq, mais quand le chiffre un désigne un fusil ou un aéroplane, deux et deux doivent faire quatre. Les nations inefficientes sont toujours tôt ou tard conquises et la lutte pour l’efficience est ennemie des illusions. »


Ce passage rappelle que la doublepensée a des limites : celles du pouvoir et de sa préservation. Les régimes totalitaires, tout comme les structures dogmatiques, peuvent bien imposer 2 + 2 = 5 dans le domaine des idées pures, mais ils se plient immanquablement aux lois de la physique dès que leur survie est en jeu. L'illusion s'arrête là où commence le risque de la défaite.

 

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