Écrire

Écrire à l'ère de l'IA 

Par Abde El Ilah Zerarga 


Je suis en proie à une étrange paralysie. L’envie d’écrire est là, ce besoin absurde de combler le vide, de noircir la page, mais tout cela me semble soudain dérisoire. Remplir ? Pourquoi faire ? Noircir ? Dans quel but ? L'acte d'écrire, ce vieil artisanat, serait-il en train de rendre son dernier souffle ? Il a déjà perdu l'essentiel de sa superbe.

D'où me vient cette humeur maussade ? Je m'explique. J'ai dîné hier chez un ami, un de ces esprits modernes toujours enthousiastes devant la dernière merveille technologique. Il a voulu me montrer le dernier jouet de Google : Notebook LM.¹ Présenté comme un « assistant de recherche virtuelle » (LM pour Language Model, bien sûr), cet outil peut avaler en un instant des fichiers texte, PDF, documents Google et pages web. Mon hôte, m'a offert une démonstration en temps réel. Le résultat était... déprimant.

Pour bien comprendre mon accablement, il faut savoir que j'avais montré à mon ami les ébauches sur lesquelles je m'épuise - des articles en gestation perpétuelle, bloqués par le manque de temps, d'inspiration, et sans doute de talent. L'un d'eux traite du solipsisme radical de Berkeley². Mon ambition était modeste : je ne prétendais ni révolutionner le sujet, ni réfuter le solipsisme (même si l'envie était forte). Je voulais simplement proposer une présentation claire de l'auteur et de ses idées, ainsi que de son influence sur certaines œuvres culturelles contemporaines. J'expliquais que ce modeste projet exigerait encore une semaine de travail : recherche, rédaction laborieuse, quête épuisante d'un angle original. Certains paragraphes exigent des réécritures multiples, à la poursuite de la formulation parfaite, du mot juste, du ton idéal.

C'est alors que mon ami, est allé chercher son ordinateur. Il a lancé Notebook LM. Tout en poursuivant notre conversation, il a créé un projet intitulé : Les Trois Dialogues entre Hylas et Philonous.³ Il a trouvé en ligne un PDF de l'œuvre, l'a jeté en pâture à la machine qui l'a digéré en quelques secondes. Les possibilités qui s’offraient alors étaient vertigineuses : on pouvait demander à la machine de rédiger un article, ou même de créer une vidéo ou un podcast où des voix étonnamment humaines – trop humaines ⁴ – présentaient le livre, l’auteur et ses idées avec une intelligence et une inspiration déconcertantes. Nous sommes restés silencieux devant cette performance magistrale. Que pouvions-nous ajouter ? La machine avait triomphé. Un autre métier, celui de passeur, de synthétiseur, semblait frappé d’obsolescence. Une nouvelle « destruction schumpétérienne » ⁵ se profilait à l’horizon.

Pourtant, en rentrant chez moi, une pensée ironique m'est venue. Si le solipsisme de Berkeley postule que seules existent les perceptions de notre esprit, alors cette machine si parfaite n'est-elle pas, au fond, le produit de mon propre esprit en manque d'inspiration ? Peut-être que Notebook LM est la magnifique illusion que mon cerveau a créée pour me dispenser d'écrire cet article. Dans ce cas, le véritable solipsiste, ce n'est pas Berkeley, c'est moi. L'IA n'a pas tué l'écriture, elle en a simplement offert une nouvelle excuse philosophique, un nouvel alibi pour la paresse intellectuelle. Et me voici, paradoxalement, en train d'écrire sur mon incapacité à écrire…





Notes


1. NotebookLM est une application web de recherche et de prise de notes développée par Google Labs. Elle utilise l'intelligence artificielle (IA), en particulier Google Gemini, pour aider les utilisateurs à interagir avec leurs documents. NotebookLM peut générer des résumés, des explications et des réponses en fonction du contenu téléchargé par les utilisateurs. Elle inclut également une fonctionnalité audio qui résume les documents dans un format conversationnel, similaire à un podcast


2. Georges Berkley, né le 12 mars 1685 à Kilkenny et mort le 14 janvier 1753 à Oxford, est un philosophe et évêque anglican irlandais, souvent classé dans la famille des empiristes après John Locke et avant David Hume. Son principal apport à la philosophie fut la défense de l'immatérialisme, résumé par la formule esse est percipi aut percipere (être c'est être perçu ou percevoir)


3. Les Trois dialogues entre Hylas et Philonous (Three Dialogues Between Hylas and Phylonous) sont une œuvre de philosophie du philosophe irlandais George Berkeley, parue de 1713. Dans cet ouvrage, Berkeley entreprend de convaincre les intellectuels de son temps que, loin d'être extravagantes et folles, les thèses immatérialistes sont valides et conformes au sens commun.


4. Clin d'œil au livre du philosophe allemand Friedrich Nietzsche : Humain, trop humain, publié en 1878.


5. La destruction créatrice ou destruction Shumpeterienne fait référence au concept économique développé par l’économiste Joseph Shumpeter, désignant le processus dynamique de l'innovation qui, en créant de nouvelles activités, en rend d’autres obsolètes, entraînant la croissance et le renouvellement du système capitaliste.


Commentaires

  1. Je ne sais plus qui a dit : “Ecrire, c'est faire pleurer sans tendre un mouchoir".
    Je ne sais pas ce qui m'a touché, peut-être cette même étrange ou paralysie ou alors c'est juste la beauté du texte et la prouesse technique derrière. Bravo !

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  2. Merci pour ce commentaire magnifique. Cette citation est superbe (je ne la connaissais pas !). Savoir que le texte a provoqué cette résonance en vous, c'est exactement ce qu'on espère créer en écrivant, sans jamais savoir si on y arrive vraiment. Merci du fond du cœur.

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  3. C’est magnifiquement dit! Il est vrai que Lego humain s’est pris une bonne claq depuis qu’il s’est rendu compte qu’il n’a plus le monopole de la phrase bien ciselée, de la figure de style bien tournée et de l’idée brillamment illustrée, mais l’intelligence artificielle aura-t-elle un jour l’humilité de reconnaître notre paralysie devant une page blanche ou notre incapacité de trouver le mot juste? Quelqu’un a dit l’humilité est la forme suprême d’intelligence. Sur ce terrain, on aura au moins un petit privilège par rapport à la machine, mais pour combien de temps encore???

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    1. Merci pour ce commentaire qui soulève une question fascinante !
      Cette paralysie devant la page blanche, ce doute, cette quête parfois désespérée du mot juste... c'est peut-être justement ce qui fait notre humanité d'écrivain. L'IA excelle techniquement, mais connaît-elle vraiment cette angoisse créatrice ? Cette vulnérabilité devant l'immensité de ce qu'on voudrait exprimer ?
      Vous me donnez presque envie d'écrire un article là-dessus ! 😊"

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