Le trombone et la démocratie
Le trombone et la démocratie
Par Abde El Ilah Zerarga
Il existe une forme de perfection discrète, presque invisible, qui habite certains objets du quotidien. Le trombone, par exemple, a atteint une forme d’aboutissement esthétique et fonctionnel qui semble défier le temps. Sa simplicité, son économie de moyens, son efficacité silencieuse en font un chef-d’œuvre, présent sur tous les bureaux du monde. De même, le stylo BIC cristallise, dans son corps de plastique transparent, une forme d’intelligence technique si aboutie que toute modification paraîtrait vaine. On pourrait en dire autant de la lame de rasoir jetable, ou de ces innombrables artefacts qui peuplent notre existence sans que nous leur prêtions attention, précisément parce qu’ils fonctionnent.
Cette forme de maturité technologique n’est pas l’apanage des seuls objets modestes. Les produits les plus sophistiqués, après des années de transformations spectaculaires, finissent par entrer dans une ère de perfectionnements minuscules. Le smartphone, hier encore symbole d’une innovation frénétique, semble désormais évoluer dans un cycle de variations imperceptibles. Les ingénieurs ajustent, améliorent, optimisent, mais l’essence demeure identique. La forme a trouvé son équilibre, la fonction sa plénitude. On assiste moins à une révolution qu’à un raffinement continu, comme si l’objet avait épuisé toutes les potentialités de son concept.
Cette logique de l’accomplissement technique, cette idée qu’il existe un point d’équilibre au-delà duquel toute transformation deviendrait superflue, pourrait-elle s’appliquer à d’autres domaines, plus complexes ? Il est tentant d’observer les sociétés humaines avec le même regard que celui que l’on porte sur un trombone ou un stylo. Après des siècles de conflits idéologiques, d’expériences politiques diverses et souvent sanglantes, un système semble s’être imposé comme la forme la plus stable, la plus durable, la moins imparfaite pour organiser les collectivités humaines. La démocratie libérale, avec son cortège de libertés individuelles, d’élections et d’économie de marché, apparaît à beaucoup comme un horizon indépassable.
Il est nécessaire de souligner les limites de ce modèle. On pointera ses inégalités, ses lenteurs, son cortège de désenchantement. On évoquera les attentats du 11 septembre 2001 comme la preuve de sa vulnérabilité face à des forces qui la rejettent. Pourtant, dans le même temps, des millions d’individus continuent de voter avec leurs pieds, rêvant d’accéder à ces mêmes démocraties occidentales. Le marché libre, malgré ses crises, reste le système le plus apte à générer de la prospérité. Les alternatives qui s’offrent – nationalismes agressifs, théocraties, régimes autoritaires – ressemblent moins à des avenirs désirables qu’à des retours vers des formes archaïques de gouvernance.
Ainsi, une étrange résignation s’installe. L’idée qu’il n’existerait plus d’alternative réelle, plus de projet de société radicalement nouveau et meilleur, finit par s’imposer avec la force de l’évidence. Le philosophe Francis Fukuyama avait, en son temps, nommé cela « la fin de l’histoire ». Non pas l’arrêt des événements, mais la fin des grands récits concurrents. L’histoire comme conflit d’idées majeures aurait trouvé son terme.
Ironie du sort : nous voilà peut-être condamnés à perfectionner indéfiniment le même modèle, à l’image de ces ingénieurs qui améliorent sans cesse un smartphone déjà parfait. Nous ajustons, corrigeons, régulons, sans parvenir à imaginer un véritable ailleurs. La démocratie libérale serait-elle devenue le trombone de la politique ? Une solution si aboutie, si évidente, que toute tentative de la remplacer semble désormais déraisonnable, ou dangereuse. Reste cette question persistante : et si la véritable maturité consistait, non pas à accepter cette fin, mais à continuer de chercher, malgré tout, ce qui pourrait venir après ?
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