Plaidoyer
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Par Abde El Ilah Zerarga
Prenons un peu de temps pour considérer un phénomène curieux : le nombre de romans publiés ne cesse d’augmenter d’une année à l’autre, cependant, le succès est rarement au rendez-vous. Ce phénomène d’explosion du nombre d’auteurs et de titres n’est pas toujours pour le bonheur des éditeurs, ni celui des auteurs et encore moins des lecteurs, on parvient à peine, dans le meilleur de cas, à couvrir les frais d’édition. Tant de peine pour qu’au final on aboutisse à un résultat plutôt mitigé. Souvent, le roman ne rencontre ni le succès libraires ni celui des critiques. Un livre se vend généralement très mal, surtout quand on ne fait pas partie du cercle très restreint des auteurs à succès.
Le phénomène n’est pas nouveau. Au XIXe siècle, on se plaignait déjà de l’écart qui se creuse entre le nombre de candidats et les rares places disponibles pour embrasser le succès. Balzac, dans Illusions Perdues, à travers un de ses personnages, un célèbre éditeur parisien, explique qu’il n’y a pas de place pour tout le monde : « Depuis deux ans, les poètes ont pullulé comme les hannetons. J’y ai perdu vingt mille francs l’année dernière ! … Il peut y avoir dans le monde des poètes immortels, j’en connais de roses et de frais qui ne se font pas encore la barbe … ; mais en librairie, jeune homme, il n’y a que quatre poètes : Beranger, Casimir Delavigne, Lamartine et Victor Hugo. » ¹
Peu de choses ont changé depuis deux siècles. Nicolas Nassim Taleb écrit ceci dans Le Cygne Noir : « ...Dans le monde de l’édition américaine, le rapport est plus vraisemblablement 97/20 (soit 97 % de livres vendus par 20 % des auteurs) ; c’est encore pire si l’on se concentre sur la littérature non romanesque (vingt livres sur près de huit mille représentent la moitié des ventes). » ²
Pour Balzac et son éditeur désabusé, la faute incombe aux mêmes écrivains à succès, qui n’ont cessé de faire des émules : « C’est vrai, s’écria le libraire … vous ne connaissez pas, messieurs, le mal que les succès de lord Byron, de Lamartine, de Victor Hugo, de Casimir Delavigne, de Canalis et de Béranger ont produit. Leur gloire nous vaut une invasion de Barbares. Je suis sûr qu’il y a dans ce moment en librairie mille volumes de vers proposés qui commencent par des histoires interrompues, et sans queue ni tête, à l’imitation du Corsaire et de Lara. Sous prétexte d’originalité, les jeunes gens se livrent à des strophes incompréhensibles, à des poèmes descriptifs où la jeune École se croit nouvelle en inventant Delille ! » ³
Albert Camus va plus loin, pour lui l’existence des œuvres marginales est inhérente à la nature du genre : « La fécondité et la grandeur d'un genre se mesurent souvent au déchet qui s'y trouve. Le nombre de mauvais romans ne doit pas faire oublier la grandeur des meilleurs. » ⁴
De mon côté, je propose une thèse (je laisse au lecteur le soin de juger si elle est audacieuse ou non). Les romans médiocres existent pour une raison. Ils ne sont pas le fruit du capitalisme débridé, ni le résultat de l’industrialisation massive des métiers de l'art, ni la conséquence de la tertiarisation de l’économie et le remplacement des ouvriers par des machines __ ce qui a donné la chance à plus d’individus de se tourner vers des carrières littéraires ou artistiques. Le roman déchet, le roman de gare, le « Rossignol » ⁵ a bel et bien une fonction à remplir dans la planète littérature, une fonction écologique dans l’écosystème artistique, un maillon dans la chaîne alimentaire des Lettres.
Pour appuyer ma thèse je dois faire un détour du côté de la philosophie et de la théologie. J’ouvrirai une très grande parenthèse avec un retour de 2500 ans en arrière, chez les Grecs, naturellement, là où tout a commencé. Je dois sauter (exceptionnellement) Socrate, Platon et Aristote pour m’intéresser à Épicure. Ce philosophe du IIIe siècle avant J.-C. est le fondateur de l’une des écoles philosophiques les plus importantes de l’Antiquité. Épicure a mis le doigt sur un paradoxe qui se cache dans la définition de Dieu (ou des Dieux, selon les croyances des Grecs de l’époque). Le paradoxe est le suivant : Dieu étant défini comme un être à la fois omnipotent, omniscient et bienveillant, l’observation (empirique) de l’existence du mal entre en contradiction avec cette définition. Les trois caractéristiques cohabitent par paire, excluant nécessairement la troisième, le dilemme devient plutôt trilemme :
- S’il connait tous les maux (omniscience) et est capable d’y mettre fin (omnipotence), mais refuse d’intervenir, il ne peut pas être bienveillant.
- S’il peut mettre fin au mal et souhaite le faire, alors il ignore l’étendue du mal qui existe, il n’est donc pas omniscient.
- S’il connait le mal et veut l’abolir mais qu’il ne peut pas, il n’est pas omnipotent.
Bien qu’elle soit remise en question, la paternité de cette formulation du paradoxe, il demeure présenté sous l’appellation : dilemme d’Épicure.
Les pères de l'église, les scolastiques, les philosophes musulmans et jusqu'aux philosophes des Lumières, se sont tous attelés à résoudre ce paradoxe. Chacun apportant sa pierre à l’édifice. L’une des tentatives les plus connues est celle d’Augustin d’Hippone. Le mal selon lui, est le fait du détournement de l’Homme de la grâce divine, le mal n’est pas un « principe » en soit, il est l’absence de la grâce de dieu. Les scolastiques du moyen-âge, à leur tête Thomas d’Aquin, ont soutenu l’idée selon laquelle, le mal est le prix à payer dans un monde où l’Homme est doté d'un libre-arbitre.
Mais la tentative de résolution qui m’intéresse le plus et qui sert mon propos, est celle qu’on trouve dans la Théodicée ⁶ du philosophe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz. Leibniz en bon avocat de Dieu y développe en tout neuf arguments, on ne citera qu’un seul : « l’argument du bien commun du tout ». On peut le résumer de la manière suivante : Le mal existe pour permettre l’émergence d'un plus grand bien. Sans ce mal, le bien en question ne peut exister. L’exemple fameux est la maladie. La maladie est sans aucun doute un mal, cependant, elle permet au développement d’un ensemble de vertus telles que la compassion, la patience, etc.
Le lecteur l’a peut-être deviné. J’établis une analogie entre les mauvais romans et le mal ! En effet, c’est le but de cette longue digression sur le paradoxe d’Épicure et je l’assume pleinement : le mauvais roman est à la littérature, ce que la maladie incurable est à la bonté divine, une sorte de mouche sur une toile immaculée, un couac dans une symphonie, une flatulence dans une parfumerie. Mais le mauvais roman me pardonnera, car malgré tout cela, je continue à le défendre et à essayer de trouver des justifications à son existence. Donc, comme dans l’argument du commun bien du tout, où le mal permet l’existence de la vertu, le mauvais roman permet l’appréciation d’un chef-d'œuvre. J’irai même plus loin, de la même manière qu’on ne peut apprécier le courage s'il n’était entouré de couardise, on ne peut admirer un chef-d'œuvre sans avoir lu auparavant des centaines de navets.
Donc, la prochaine fois, quand, dans votre librairie préférée, vous commencez à feuilleter des livres au hasard, vous vous demandez si ces tonnes de papier noirci servent à quelque chose, dites-vous que pour Leibniz, même la peste noire, aussi cruelle soit-elle, permet parfois d’accorder la grâce divine.
Notes
¹ Honoré de Balzac - La Comédie Humaine - Étude de mœurs - Scène de la vie de province - Illusions Perdues - Un grand homme de province à Paris.
² Nicolas Nassim Taleb - Le Cygne Noir
³ Honoré de Balzac - La Comédie Humaine - Étude de mœurs - Scène de la vie de province - Illusions Perdues - Un grand homme de province à Paris.
⁴ Albert Camus - Le mythe de Sisyphe
⁵ Le Rossignol selon Balzac dans Illusions Perdues : “Plus tard Lucien apprit que ce sobriquet de rossignol était donné par les libraires aux ouvrages qui restent perchés sur les casiers dans les profondes solitudes de leurs magasins.”
⁶ Théodicée, est un néologisme introduit par Leibniz en 1710 dans son Essais de Théodicée. Forgé sur les bases du grec ancien theos et dike, qui se traduit littéralement par Justice de dieu.
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