De l'originalité de la création humaine
Par Abde El Ilah Zerarga
« Tout texte se construit comme mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d'un autre texte. » (Julia Kristeva, Semeiotikè)
La quête du propre de l'homme
Depuis que les hommes ont commencé à réfléchir sur leur propre condition – exercice que certains appellent philosopher – une question obsédante traverse les siècles : qu'est-ce qui nous distingue absolument du reste du vivant ? Quel est le propre de l'homme ?
Les réponses ont foisonné au fil du temps : la politique, la guerre, l'agriculture, la fabrication d'outils, le rire, la conscience de la mort... Autant de lignes de démarcation censées nous isoler, nous élever au-dessus de l'animalité. Mais l'histoire de cette quête est aussi celle d'un repli progressif, d'une série de capitulations forcées devant l'avancée des connaissances.
Les éthologues ont porté les premiers coups décisifs. Jane Goodall observe des chimpanzés qui fabriquent des outils pour pêcher les termites. Dian Fossey documente des gorilles qui pleurent leurs morts. Les primatologues révèlent que les chimpanzés mènent des guerres planifiées, avec stratégies sur le long terme, alliances et trahisons. Frans de Waal démontre l'existence de l'empathie, de la réconciliation, et même d'un sens primitif de la justice chez nos cousins primates. Quant aux fourmis, elles pratiquent l'agriculture depuis des millions d'années – cultivant des champignons, élevant des pucerons comme du bétail, construisant des sociétés d'une complexité stupéfiante.
Devant ces découvertes, la ligne de défense s'est déplacée vers les fonctions cognitives dites « supérieures » : l'abstraction mathématique, le langage symbolique complexe, la pensée hypothétique, la création artistique. C'était là, pensions-nous, notre dernier refuge inviolable, ce qui nous rendait vraiment humains.
L'assaut de nos propres créations
Mais l'ironie de l'histoire veut que le coup fatal ne vienne pas de la nature, mais de nos propres mains. Nous avons créé les machines qui achèvent de démanteler nos prétentions à l'unicité.
Le premier bastion à tomber fut le calcul. Pendant des siècles, la capacité d'abstraction mathématique semblait le domaine par excellence de l'intelligence humaine. Les mathématiques – ce langage pur de l'esprit, cette architecture de raison pure – nous appartenaient exclusivement. Puis vinrent les calculatrices, puis les ordinateurs. Dès les années 1950, nos machines nous surpassaient dans ce que nous considérions comme l'exercice le plus noble de la pensée. Deep Blue bat Kasparov aux échecs en 1997. AlphaGo écrase les meilleurs joueurs de Go au monde en 2016, maîtrisant un jeu réputé incomputable par la force brute, nécessitant « intuition » et « sens artistique ».
Restait le langage naturel – notre citadelle ultime. Avec sa richesse, son imperfection constitutive, ses nuances infinies, son ambiguïté : polysémie, homonymie, métaphore, ironie, sous-entendus... On pensait sincèrement que cette maîtrise était réservée à nos cerveaux extraordinairement évolués, fruits de millions d'années d'évolution sociale. Comment une machine pourrait-elle jamais saisir le double sens d'une phrase, l'humour d'un jeu de mots, la mélancolie d'un poème ?
Hélas, depuis quelques années, ce n'est plus le cas. L'arrivée de GPT-3, puis GPT-4, Claude, et d'autres modèles de langage a franchi un seuil qualitatif. Ces systèmes comprennent le contexte, saisissent les nuances, produisent des métaphores, rédigent des poèmes, argumentent, traduisent avec subtilité. Ils ne se contentent pas de calculer – ils conversent.
Le mythe du créateur ex nihilo
C'est ici qu'intervient la blessure la plus vive. Si l'IA peut créer, qu'est-ce qui nous reste ? L'indignation face à l'IA générative repose souvent sur une conception romantique du créateur : un génie solitaire faisant surgir l'œuvre du néant, porté par une inspiration quasi divine. Cette originalité absolue est un mythe que la littérature a depuis longtemps déconstruit. Borges l'a magnifiquement exprimé : nous sommes tous des bibliothèques ambulantes, des sommes de ce que nous avons lu.
Harold Bloom, dans The Anxiety of Influence, décrit la création littéraire comme un combat permanent avec les précurseurs. Tout poète est hanté par ses devanciers et ne crée qu'en se mesurant à eux, en les déformant, en les surpassant ou en les trahissant. Pour Picasso : « Les bons artistes copient, les grands artistes volent ».
Mais c'est Roland Barthes qui, dès 1967 dans La mort de l'auteur, a porté l'analyse au plus profond. Il y dénonçait l'idée de l'auteur comme démiurge unique, source et autorité ultime du sens. Pour Barthes, « le texte est un tissu de citations, issues des mille foyers de la culture ». L'écrivain n'est pas un inventeur, mais un scripteur qui agence, mélange et transforme des langages préexistants. Ce que l'IA rend aujourd'hui tangible et impossible à ignorer – la création comme assemblage à partir d'un immense fonds culturel –, la théorie littéraire l'affirmait déjà il y a un demi-siècle. Les modèles de langage ne font que mécaniser et industrialiser à l'extrême cette intuition barthésienne.
De la mécanique au vécu : où réside la vraie différence ?
Si la mécanique de la création – absorber, digérer, recombiner – est similaire entre l'homme et la machine, la différence réside ailleurs. Elle réside dans l'expérience incarnée. Nos créations sont nourries de nos joies, de nos deuils, de la vulnérabilité de notre corps mortel. Nous écrivons, peignons ou composons depuis une position existentielle unique, avec le poids d'une vie vécue, d'une conscience du temps et de la finitude. L'IA, elle, traite des motifs linguistiques et visuels sans jamais avoir éprouvé la morsure du froid, la douleur d'une perte ou la fragilité d'un souvenir. Elle simule la mélancolie sans la connaître. Il y a aussi l'intentionnalité. Nous choisissons, nous luttons avec nos influences pour dire quelque chose à quelqu'un. Notre création est un acte de communication et de positionnement dans le monde, né d'un désir ou d'une nécessité. L'IA produit du sens, mais elle le fait sans intention, sans projet conscient, sans désir. Elle est un « perroquet stochastique » d'une redoutable efficacité, mais un perroquet tout de même.
Le vrai scandale n'est pas métaphysique, il est économique
Cette distinction nous amène au cœur du problème actuel. Ce qui devrait nous scandaliser n'est pas que l'IA « imite » la créativité humaine – car nous le faisons tous, selon Barthes – mais l'asymétrie de cette imitation. Quand un écrivain s'inspire d'un autre, cela s'inscrit dans une économie horizontale de la culture, où chacun contribue et puise à un fonds commun. Quand une entreprise technologique aspire l'œuvre de millions de créateurs, sans consentement ni rémunération, pour bâtir un produit commercial valant des milliards, on change radicalement de paradigme. On passe d'une économie de l'influence à une économie extractive. Le danger n'est pas que l'IA nous remplace métaphysiquement, mais qu'elle transforme la culture humaine, ce bien commun tissé à travers les siècles, en une simple ressource naturelle, exploitée par quelques géants.
La quatrième blessure
Le père de la psychanalyse Sigmund Freud parlait des trois grandes blessures narcissiques infligées à l'humanité : Copernic nous a chassés du centre de l'univers, Darwin nous a ravalés au rang d'animaux parmi d'autres, et lui-même, affirmait-il, avait révélé que nous ne sommes pas maîtres de notre psyché – l'inconscient nous gouverne.
L'IA nous inflige sans doute la quatrième : la blessure de l'intelligence. Nous avons engendré notre propre déclassement symbolique dans le domaine même où nous nous pensions souverains : la fabrique du sens et de la forme. Mais cette blessure peut être salutaire. Elle nous force à une humilité créative. Accepter que nous ne sommes pas des dieux créant ex nihilo, mais des nœuds dans un vaste réseau d'influences, des passeurs et des transformateurs. Peut-être, c'est en reconnaissant que la mécanique de notre intelligence est reproductible que nous pourrons mieux valoriser et défendre ce qui ne l'est pas : notre authenticité d'êtres finis, notre capacité à donner du sens à partir d'une expérience vécue et unique. La question n'est donc plus : « Qu'est-ce que l'IA ne peut pas faire ? », mais : « Qu'est-ce qui, dans notre condition mortelle et incarnée, vaut la peine d'être créé, et préservé, par un être humain ? ». C'est à cette question, à la fois angoissante et libératrice, que nous sommes désormais confrontés.

C'est un texte fort, bien construit et intellectuellement honnête. Il évite à la fois la fascination naïve devant les prouesses de l'IA mais en même temps remet bien modestement l'Humain à sa place. Mais la question qui me vient à l'esprit en parcourant l'ensemble de ces articles c'est comment l'humanité peut produire des textes d’une lucidité rare, d’une finesse conceptuelle extrême, et, simultanément, de sombrer massivement dans la crédulité, le simplisme, le complotisme, la pensée magique?
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