Le Mythe de l’inspiration
Le Mythe de l’inspiration
Par Abde El Ilah Zerarga
« On ne sais ce qu'on veut dire que lorsqu'on l'a dit. » (Alain, Propos sur le Bonheur)
En dressant la liste des catastrophes qui menacent l'écrivain, une seule domine vraiment : l’angoisse de la page blanche. Ni la critique, ni l'indifférence, ni le rejet ne rivalisent avec ce sentiment d'être dépossédé de soi-même, d'attendre une visite qui ne vient pas. Car enfin, peut-on forcer l'inspiration à surgir, comme on forcerait un invité récalcitrant à franchir le seuil ?
On essaie pourtant. Une demi-heure de méditation, peut-être, pour que l'idée se cristallise dans le silence intérieur. Ou ce podcast de développement personnel qui promet de débloquer votre potentiel créatif en sept étapes. Mieux encore : cette formation en ligne pour devenir romancier à succès — vendue, ironie du sort, par quelqu'un dont le seul best-seller reste précisément la formation elle-même. Car vendre la recette rapporte plus que cuisiner le plat.
Le problème, nous dit-on, serait de trouver la bonne idée. Le reste suivrait presque mécaniquement. La forme s'apprend, le style se travaille à coups de relectures. On consulte le Bescherelle pour dompter la grammaire récalcitrante, on visionne des vidéos qui promettent trente conseils pour une ponctuation irréprochable. Tout cela relève de la technique, du labeur, c'est de l’artisanat. Mais l'idée géniale, originale, celle qui ferait basculer un texte du côté de la littérature plutôt que de la simple écriture — voilà le Graal. Et si le problème n'était pas son absence, mais l'obsession même que nous en avons ?
Une anecdote rapportée par un biographe d'Einstein nous éclaire. Lors d'un dîner mondain, quelqu'un demande au physicien comment il fait pour ne pas oublier toutes les idées géniales qui doivent constamment lui traverser l'esprit. A-t-il toujours un calepin à portée de main pour ne rien laisser au caprice de la mémoire ?
Einstein répond : « Une idée géniale ? Vous savez, c'est si rare. »
Dans un autre entretien, il précise : deux ou trois idées dans toute sa carrière. Le reste ? Des décennies passées à donner corps à ces intuitions fugaces, à les éprouver, à les formuler, à extraire la substance de cette rareté.
Thomas Edison, lui, voyait les choses autrement. Sa formule est restée célèbre : « Aucune de mes inventions n'est venue par accident. Je vois un besoin à combler et je fais essai après essai jusqu'à ce que ça fonctionne. Tout se résume à un pour cent d'inspiration et quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration. »
Mais Edison fabriquait des ampoules et des phonographes — des objets tangibles, répondant à des besoins identifiables. Entre l'ingénieur et le physicien théoricien, une différence de degré. Tous deux résolvent des problèmes, même si Einstein œuvrait dans l'abstraction la plus vertigineuse. L'écrivain, lui, que produit-il ? Rien dont le monde ait explicitement besoin. Il invente le superflu. Il ajoute un objet inutile à un monde qui ne l'a pas réclamé. Un roman de plus — pour quoi faire ?
C'est peut-être cette inutilité fondamentale qui rend l'obsession de l'idée si tenace chez les écrivains. Puisque personne n'attend leur texte, puisque aucune nécessité objective ne le réclame, il faudrait au moins qu'il soit né d'une illumination, d'un éclair qui justifierait à lui seul l'entreprise. Faute de besoin à combler, on se raccroche au mythe de l'inspiration.
Hemingway, pourtant, se levait à l'aube et écrivait debout, cinq cents mots par jour, inspiration ou non. « Il n'y a rien à écrire. Tout ce que tu as à faire, c'est de t'asseoir devant une machine à écrire et saigner. » Pas de méditation, pas de recettes. Une discipline sèche, presque militaire, héritée de ses années comme correspondant de guerre. À l'opposé, Proust attendait. Allongé dans sa chambre tapissée de liège, il laissait remonter les souvenirs involontaires comme des bulles d'air du fond d'un lac. Forcer l'écriture aurait été, pour lui, une profanation. La Recherche repose sur cette conviction : l'essentiel surgit malgré nous, jamais sur commande.
Flaubert passait des semaines sur une page.
Il hurlait ses phrases pour en éprouver la musique, arpentait son cabinet de travail comme une bête en cage. « Tout le talent d'écrire ne consiste après tout que dans le choix des mots. » Kafka doutait au point de vouloir détruire son œuvre. Beckett réduisait le langage jusqu'à l'os. Céline tordait la syntaxe pour faire entendre la rage.
Chacun son enfer. Aucune méthode universelle. Entre la discipline d'Hemingway et l'attente de Proust, entre le perfectionnisme de Flaubert et le doute de Kafka, aucune doctrine ne s'impose. L'écrivain doit-il choisir sa religion ? Peut-être que ce choix même est une illusion, un faux problème destiné à masquer l'essentiel.
Car le mythe de l'idée géniale persiste. Non seulement parce qu'il est entretenu par les vendeurs de méthodes, mais parce qu'il offre à l'écrivain une excuse élégante : celle de se taire en attendant l'illumination. On peut reporter indéfiniment le moment d'affronter la page blanche si l'on décide qu'aucune idée ne mérite encore ce sacrifice.
On peut donc acheter la formation en ligne. Méditer. Regarder des vidéos sur la ponctuation. Remplir des carnets en guettant l'éclair. Ou bien admettre une chose : l'idée n'est pas le sésame qui ouvre les portes de l'écriture. Au mieux, elle est un compagnon de route qui se présente parfois au détour d'un chemin, parfois nous attend plus loin, parfois ne vient jamais. Mais le voyage commence sans elle. Il commence quand on accepte de marcher dans l'incertitude, sans savoir si la destination existe, ni même si le chemin mène quelque part. L'essentiel n'est pas d'avoir une idée pour commencer à écrire. L'essentiel est d'écrire pour découvrir quelle idée cherchait à naître.
"Une vraie bouffée d'oxygène ! Tes réflexions sur l'inspiration et l'écriture sortent enfin des sentiers battus. C'est un régal de te lire, tant les concepts que tu abordes sont uniques. Que cette étincelle continue de jaillir: on a besoin de voix aussi singulières que la tienne."
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