L'enseignement de Balzac, ou la comédie du monde actuel
L'enseignement de Balzac, ou la comédie du monde actuel
Par Abde El Ilah Zerarga
« J'ai plus appris dans Balzac sur l'économie et la politique qu'en lisant les économistes et les historiens ». (Friedrich Engels)
Lors d'une conversation avec un ami, nos échanges, vagabondant de l'enseignement à la littérature, et des courants classiques à leurs monstres sacrés, ont fini par cristalliser notre attention sur un nom : Honoré de Balzac. Chacun plongé dans un chapitre de La Comédie humaine, nous partagions cette ferveur. L'admiration était vive dans le regard de mon ami, pour qui Balzac trône, sans partage, au panthéon des auteurs du XIXe siècle.
Si je partageais son enthousiasme, l'envie me prit de jouer l'avocat du diable et de lui poser une question taquine : « Quel est l'intérêt d'enseigner Balzac aujourd'hui ? » Non point celui de le lire – un passionné n'a que faire de justifications utilitaires –, mais bien celui de l'inscrire dans un programme. Pourquoi imposer la lecture d'un auteur d'un autre âge, dont les intrigues semblent graviter autour de querelles entre aristocrates et bourgeois ? Mon ami esquissa quelques pistes : la beauté du verbe ? Trop vite balayée, tant le niveau linguistique des étudiants les rend parfois imperméables à une écriture si sophistiquée. La reconnaissance dans les personnages ? L'ouverture sur d'autres horizons ?
L'arrivée inopinée d'autres personnes mit fin à notre joute. J'ai donc décidé d'y revenir par écrit, en esquissant une réponse sous la forme d'un florilège de citations. Des voix, diverses par leurs horizons et leurs époques, ont en effet décelé chez Balzac une dimension qui transcende la pure littérature et sa fonction récréative. Cette réponse est dédiée à mon ami balzacien.
Balzac par ceux qui l'ont lu : une pertinence inattendue
Dès son oraison funèbre, Victor Hugo livra une intuition fondamentale : « Malgré ses convictions catholiques et royalistes, il était un écrivain révolutionnaire. » Cette apparente contradiction résume le génie de Balzac : son œuvre dépasse ses opinions personnelles pour saisir les soubresauts du réel.
Cette capacité à capturer les mécanismes profonds de la société a frappé les plus grands penseurs. Karl Marx, par exemple, admirait profondément le réalisme balzacien et se référait à ses descriptions pour illustrer certains rouages économiques et sociaux. Dans Le Père Goriot, la pension Vauquer devient ainsi le microcosme d'une société stratifiée où chaque pensionnaire incarne une position dans l'échelle sociale, tandis que dans César Birotteau, Balzac décortique avec une précision chirurgicale les mécanismes de la spéculation et de la faillite, offrant un manuel involontaire d'économie politique.
Son grand ami, Friedrich Engels, affirmait quant à lui avoir « plus appris dans Balzac sur l'économie et la politique qu'en lisant les économistes et les historiens ». Voilà qui donne à l'œuvre une portée encyclopédique et critique insoupçonnée. Rastignac, calculant froidement ses chances d'ascension entre mariage et corruption, ou Lucien de Rubempré découvrant que le talent littéraire compte moins que les réseaux d'influence, ne sont pas de simples personnages : ce sont des études de cas sur la transformation du mérite en marchandise.
Le philosophe Georges Lukács a vu dans Illusions perdues le récit inaugural d'une tragédie moderne : « la tragique décomposition des bourgeois sous la poussée de leur propre base économique capitaliste a été rapportée pour la première fois en totalité dans la Comédie humaine ». Balzac, sans le conceptualiser en ces termes, décortique l'aliénation provoquée par le nouvel ordre économique : celle qui transforme les relations humaines en transactions, les sentiments en investissements, les êtres en capital. Lucien ne vend pas seulement sa plume au plus offrant ; il se vend lui-même, parcelle par parcelle, jusqu'à l'effondrement.
Plus près de nous, l'économiste Thomas Piketty retrouve dans le roman classique européen, et particulièrement chez Balzac, « un point de vue irremplaçable sur les sociétés de propriétaires qui s'épanouissent en France dans les années 1790-1830 ». Il précise : « Le romancier a une connaissance intime de la hiérarchie de la propriété en vigueur autour de lui. Il en connaît mieux que personne les ressorts cachés et les frontières secrètes, les conséquences implacables sur la vie de ces femmes et de ces hommes, leurs stratégies de rencontre et d'alliance, leurs espoirs et leurs malheurs. Il analyse la structure profonde des inégalités, leurs justifications, leurs implications dans la vie de chacun, avec une vérité et une puissance évocatrice qu'aucun discours politique, qu'aucun texte de sciences sociales ne saurait égaler. »
Cette capacité unique de la littérature à saisir les rapports de pouvoir et de domination, et à ausculter la perception des inégalités telle qu'elle est vécue par les individus, trouve sa démonstration la plus accomplie dans La Comédie humaine. L'œuvre nous apporte un témoignage précieux, d'une vérité crue, sur la réalité sociale.
L'ambition balzacienne : une concurrence à l'état civil
L'écrivain lui-même avait conscience de cette mission. Dans la préface de La Comédie humaine, il annonce son ambition de « faire concurrence à l'état civil ». Il ne s'agit pas de simplement raconter des histoires, mais de cartographier une société, d'enregistrer ses forces vives et ses conflits. Chez lui, les destins individuels sont moins le fruit de décisions personnelles que le reflet des « mutations de la société elle-même ».
Et c'est précisément là que réside l'actualité brûlante de Balzac. Car si les salons ont disparu et les fortunes aristocratiques se sont effacées, les mécanismes qu'il dévoile demeurent : l'obsession du paraître et de la réussite matérielle, la marchandisation des relations humaines, le poids écrasant du capital sur les destinées individuelles, la corruption des idéaux par l'argent. La comédie continue, les acteurs ont simplement changé de costume.
Ainsi, enseigner Balzac, ce n'est pas seulement initier les élèves à un style ou à des intrigues du passé. C'est leur donner les clés pour comprendre comment la littérature peut être un instrument d'analyse sociale d'une acuité inégalée, un outil pour penser les structures permanentes du pouvoir, de l'argent et de la condition humaine. C'est leur apprendre à lire le monde contemporain à travers le prisme d'une œuvre qui, loin d'avoir vieilli, n'a cessé de gagner en pertinence.
Voilà, mon cher ami, pourquoi enseigner Balzac reste un acte non seulement littéraire, mais profondément politique et social. Son œuvre demeure, plus que jamais, une comédie – et une tragédie – éminemment actuelle.
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