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Affichage des articles du janvier, 2026

Le lecteur et son rocher

Le lecteur et son rocher Par Abde El Ilah Zerarga   Nous avons tous connu ce moment. Le livre entre nos mains rend son dernier souffle, le tas de feuilles s'amenuise, et déjà monte l'angoisse familière : que lire ensuite ? Un autre roman ? Le prix Goncourt de cette année ? Un classique dont tout le monde parle et qu'on a toujours évité ? Faut-il consulter cette fameuse liste des « 100 livres à lire absolument avant de mourir » – celle qui nous promet qu'on ne peut prétendre avoir achevé son initiation culturelle sans avoir tout coché ? Après deux décennies de lecture, et avoir consciencieusement coché les cases de « déjà lu » sur toutes les listes, je ne peux cacher un sentiment de lassitude. L'impression que les histoires se répètent, que les synopsis se ressemblent, que les intrigues restent coincées dans des schémas prévisibles. Et ce n'était pas qu'une impression de lecteur blasé. La malédiction de Campbell En découvrant le concept du Monomythe de Joseph...

C'était mieux avant

C'était mieux avant Par Abde El Ilah Zerarga « Chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante. » (George Orwell) « C'était mieux avant. » La phrase traverse les siècles avec une régularité déconcertante. Dans mon pays, l'Algérie, l'expression est idiomatique : « Bekri khir ». Trois syllabes qu'on répète tel un mantra. Depuis l'Antiquité grecque — probablement depuis bien plus longtemps — les humains répètent cette complainte avec une conviction inébranlable. Le courage ? C'était mieux avant. La morale ? C'était mieux avant. Les tomates, évidemment : c'était mieux avant. Une complainte qui traverse les siècles Ce n'est pas une facilité réservée aux esprits simples. Les plus grands penseurs ont bâti des systèmes entiers sur cette nostalgie. Rousseau, avec son mythe du bon sauvage, nous raconte une humanité idyllique corrompue par la civilisation — un « c'était mieux avant » philosophique. Les relig...

L'homme rationnel dans la salle d'attente

L'homme rationnel dans la salle d'attente Par Abde El Ilah Zerarga  Je suis un homme sérieux, un homme du XXIe siècle : pragmatique, réaliste, rationnel. Un homo economicus  qui maximise ses gains à chaque seconde. Chaque instant doit produire sa valeur, chaque minute doit rapporter son dividende d'utilité. Le temps, c'est de l'argent, répète-t-on depuis deux siècles. Et moi, homme moderne, j'y crois encore. Alors ce moment dans la salle d'attente, en attendant le verdict sur l'état du turbo de ma voiture, ne va pas passer comme ça, inerte et stérile. Je refuse la passivité. Je refuse de contempler bêtement les affiches jaunies sur les murs, ces promotions pour des pneus d'hiver, ces consignes de sécurité que personne ne lit. Non. Je veux rentabiliser cette heure volée à ma journée, l'exploiter jusqu'à la dernière seconde. J'ai sorti mon téléphone. Pour lancer un trade sur la dernière crypto en vogue ? Belle idée, mais impossible dans mon...

Pourquoi ne lit-on plus ?

Pourquoi ne lit-on plus ? (Et faut-il vraiment s'en alarmer ?) Par Abde El Ilah Zerarga  J'ai écrit sur l'acte d'écrire, ses motivations avouées ou inavouées, sur l'inspiration et ses caprices, sur l'écriture comme artisanat et comme vocation. Cette fois, je m'attaque à l'autre versant : la lecture, cette face du miroir qu'on interroge moins, l'autre bout de l'acte de communication. Le constat, toujours le même On lit de moins en moins. Les enquêtes se succèdent pour le confirmer, implacables, unanimes. Le temps de lecture s'effondre. Et encore, ces chiffres mentent par optimisme : les moyennes sont gonflées par une poignée de grands lecteurs, cette minorité irréductible qui dévore des dizaines de livres par an et tire les statistiques vers des hauteurs trompeuses. La réalité du lecteur médian est bien plus modeste, bien plus terne. Face à ce déclin, on tire la sonnette d'alarme. C'est une catastrophe, nous dit-on. Il faut y reméd...

Le Football comme Opium du Peuple

Le Football comme Opium du Peuple Par Abde El Ilah Zerarga  I. Le constat : l'occupation totale des esprits Le football est le sport roi et les footballeurs sont les nouveaux monarques. Leurs visages ornent les murs de nos villes comme autrefois les portraits des souverains ornaient les palais. L'équipe nationale est en compétition, et soudain, tout le reste s'efface. C'est le sujet qui occupe l'actualité, qui envahit les conversations, qui colonise les esprits. Partout où l'on va, c'est la même rengaine obsédante. L'actualité nationale se résume à une litanie sportive : buts ratés qui prennent des allures de tragédies shakespeariennes, passes sans réception analysées comme des défaillances existentielles, penaltys non attribués qui deviennent des injustices historiques, cartons jaunes abusifs élevés au rang de persécutions, arbitrage partial – toujours contre nous, évidemment, jamais à notre faveur. Le monde entier conspire contre notre équipe, c'es...

De la redoutable efficacité du deuil

De la redoutable efficacité du deuil Par Abde El Ilah Zerarga  Trois ans. Le vieux n'est plus là depuis trois ans, et c'est précisément cela qui dérange : que la vie ait continué. Non pas dans le fracas ou la métamorphose, mais dans cette banalité plate qui caractérise les jours ordinaires. Les mêmes gestes, les mêmes trajets, le même café du matin. Comme si de rien n'était. Au début, cette continuation semblait impossible. La plaie était trop vive, trop présente. On se raccrochait aux étapes du deuil comme à un mode d'emploi du chagrin : déni, colère, marchandage, dépression, résignation, acceptation. Un chemin balisé vers la guérison. Ce qui consolait, c'était l'idée d'un processus, d'une logique à respecter. Que la douleur suivrait un protocole, comme une fracture qui se ressouderait selon les lois de la médecine. Personne ne nous prévient de l'efficacité redoutable de ce processus. De sa vitesse. De son caractère presque automatique. En Algérie, ...

Le Technosolutionnisme ou la Fuite en Avant

Le Technosolutionnisme ou la Fuite en Avant Par Abde El Ilah Zerarga  « L'art a ses limites, la nature n'en a point » (Ovide, Les Métamorphoses) Prologue   Le technosolutionnisme est devenu l'idéologie dominante de notre époque. Selon ce courant de pensée, la technique constitue l'unique réponse à tous les maux de l'humanité. Le raisonnement se veut simple : plus de technologie, plus de solutions. Chaque défi, chaque crise, doit trouver sa réponse dans une innovation technique toujours plus sophistiquée. Les exemples abondent. L'augmentation du CO2 dans l'atmosphère ? Des technologies de capture et de séquestration du carbone, plutôt qu'une réduction des émissions. Les déchets plastiques qui envahissent les océans ? De nouvelles techniques de recyclage révolutionnaires, jamais une diminution de la production d'emballages jetables. Cette logique imprègne désormais tous les secteurs de nos sociétés industrialisées. Pourtant, derrière cette foi aveugle...