Le Football comme Opium du Peuple
Le Football comme Opium du Peuple
Par Abde El Ilah Zerarga
I. Le constat : l'occupation totale des esprits
Le football est le sport roi et les footballeurs sont les nouveaux monarques. Leurs visages ornent les murs de nos villes comme autrefois les portraits des souverains ornaient les palais. L'équipe nationale est en compétition, et soudain, tout le reste s'efface. C'est le sujet qui occupe l'actualité, qui envahit les conversations, qui colonise les esprits. Partout où l'on va, c'est la même rengaine obsédante.
L'actualité nationale se résume à une litanie sportive : buts ratés qui prennent des allures de tragédies shakespeariennes, passes sans réception analysées comme des défaillances existentielles, penaltys non attribués qui deviennent des injustices historiques, cartons jaunes abusifs élevés au rang de persécutions, arbitrage partial – toujours contre nous, évidemment, jamais à notre faveur. Le monde entier conspire contre notre équipe, c'est bien connu.
Au café comme au restaurant, et même chez le fournisseur de matériaux de construction – là où l'on discutait autrefois de ciment et de briques –, on m'aborde désormais avec la même question rituelle : « Alors, t'as aimé le jeu de l'équipe hier soir ? » Comme si cette question était devenue le nouveau « bonjour », le sésame social indispensable.
Quand je réponds que je n'ai vu aucune rencontre pendant cette compétition, j'ai l'air d'un extraterrestre fraîchement débarqué sur Terre. Les regards changent. Certains restent suspicieux, scrutant mon visage comme s'ils cherchaient des signes de déficience mentale. Ils n'arrivent pas à concevoir qu'il existe une personne saine d'esprit qui choisit volontairement d'éliminer l'équipe nationale de son planning. D'autres, plus rares, me félicitent avec un sourire complice, vantant les mérites supposés de mon choix : moins de stress, moins d'accablement, plus de temps pour vivre.
Parfois, je dois l'avouer, j'ai peur de paraître pédant, hautain, coupé du peuple. Devant certains, je cède par une sorte de complaisance sociologique. Je mens. Je prétends avoir suivi la rencontre, j'invente même un commentaire générique qui pourrait valoir pour n'importe quel match : « Oui, ils ont bien joué en première mi-temps, mais ils se sont effondrés après. » Cette petite comédie sociale, cette capitulation devant la pression du conformisme, révèle quelque chose d'important : le football n'est plus simplement un loisir qu'on peut choisir ou non de suivre. Il est devenu la monnaie sociale d'échange, le minimum syndical pour « exister socialement », le prix d'entrée dans la communauté des humains normaux.
II. Le cœur du problème : le football-spectacle, divertissement capitaliste par excellence
Regarder des gens faire du sport est un divertissement, et tout le monde a besoin de se divertir. C'est même essentiel à l'équilibre psychique. Personne ne conteste cela. Mais – et c'est là que commence la gêne – il faut souligner une évidence souvent oubliée : regarder des gens faire du sport n'est jamais équivalent à faire soi-même du sport. L'un est une consommation passive de spectacle, l'autre une pratique active du corps et de l'esprit. Ce sont deux divertissements radicalement différents dans leur nature et leurs effets.
Bien sûr, il ne s'agit pas ici de nier la joie du jeu pratiqué dans un parc, la pédagogie d'un club amateur, ou les amitiés nées sur un terrain. Mon propos vise cette transformation d'un jeu en un spectacle industriel total.
Le football comme spectacle est le divertissement capitaliste par excellence. Cette affirmation peut sembler provocante, mais elle repose sur deux mécanismes implacables qui caractérisent notre économie de l'attention : la captation totale du temps mental et la génération d'une consommation sans fin.
Le football ne se contente pas de ses 90 minutes réglementaires. Ce serait trop simple, trop limité, trop honnête. Non, il colonise entièrement le temps mental à travers un cycle infernal qui ne s'arrête jamais : Les avant-matchs nous submergent de pronostics savants, de discussions interminables sur les compositions d'équipe, de polémiques orchestrées pour maintenir l'excitation. Les après-matchs nous offrent des analyses qui durent plus longtemps que le match lui-même, des ralentis répétés à l'infini, des décryptages tactiques dignes d'un cours de stratégie militaire. Entre les mi-temps – ces périodes qui devraient être des pauses – nous bombardent d'informations sur le mercato, les blessures, les déclarations des joueurs et des entraîneurs. Et puis il y a les méta-discussions, cette couche supplémentaire de commentaires sur les commentaires : l'arbitrage était-il impartial ? La VAR fonctionne-t-elle ? Les instances sont-elles corrompues ? Même pendant l'été quand il n'y a plus de matchs, on spécule sur la saison prochaine.
Le football-spectacle génère des cycles de consommation qui ne s'épuisent jamais, une roue qui tourne indéfiniment : Nouveaux maillots chaque saison – parfois plusieurs versions : domicile, extérieur, troisième tenue pour les grandes occasions. Abonnements aux chaînes sportives qui deviennent aussi indispensables que l'électricité. Produits dérivés : écharpes, drapeaux, mugs, coussins, stylos, tout ce que vous pouvez imaginer existe en version « aux couleurs de votre club ». Contenus sur internet poussés par les algorithmes de recommandation, proposant toujours plus de vidéos, plus d'analyses, plus de débats.
Le génie du système, c'est que vous ne consommez jamais le produit final. Contrairement à un livre que vous finissez de lire et qui vous laisse alors libre, contrairement à un film que vous terminez de regarder et qui libère votre soirée, le football est une série infinie qui n'a pas de conclusion. Il y a toujours un prochain match qui compte vraiment, une prochaine compétition qui sera décisive, une prochaine saison pleine de promesses. C'est la consommation parfaite du point de vue capitaliste : celle qui ne s'arrête jamais, celle qui ne vous libère jamais.
L'identification passive et la vie par procuration
Le spectateur s'identifie aux joueurs sans jamais être lui-même acteur. Il « vit » des émotions intenses – la joie du but, l'angoisse de la défense, la rage de l'injustice – mais ces émotions sont complètement déléguées à d'autres. C'est une forme de vie par procuration, une existence en mode spectateur où l'on vibre pour des exploits qu'on ne réalisera jamais.
Les émotions générées sont standardisées, reproductibles à l'infini, et donc parfaitement vendables. On sait qu'on vivra de l'excitation quand l'équipe attaque, de la déception quand elle rate une occasion, de l'espoir quand elle revient au score. C'est une routine émotionnelle programmée, prévisible comme une série télévisée, commercialisable comme un produit de grande consommation.
Quand capitalisme et nationalisme se rejoignent
Quand il s'agit de l'équipe nationale, la machine atteint son apogée. Les objectifs du capitalisme et du nationalisme convergent alors dans une alliance parfaite. On vous fait acheter des maillots floqués de l'emblème national, et soudain, vous ne consommez pas juste un produit textile fabriqué dans un atelier au Bangladesh pour quelques centimes. Non, vous « soutenez votre pays ». Vous « êtes un bon patriote ». Vous « portez les couleurs nationales ».
La critique de cette consommation devient alors presque antipatriotique. Remettre en question l'achat du maillot, c'est presque trahir la nation. Le commerce s'enveloppe du drapeau national, et toute remise en question devient suspecte. C'est le coup de maître : transformer un acte d'achat en devoir civique.
III. Le syndrome du supporteur de l'équipe de foot
J'ai inventé il y a longtemps cette métaphore – ou cette allégorie intellectuelle – pour illustrer l'attitude d'une personne vis-à-vis de son idéologie, sa religion, son parti politique ou son groupe social. L'analogie fonctionne ainsi : tout comme un supporteur ne changera jamais de camp à la mi-temps parce que son équipe joue mal et qu'il se mettrait soudain à admirer l'équipe adverse, le fanatique, le nationaliste, le militant dogmatique ne remettront jamais en cause les fondements de leur idéologie.
Le supporteur trouve toujours une parade, toujours une excuse qui protège son attachement indéfectible. C'est la faute de l'arbitre partial, du terrain en mauvais état, de l'entraîneur incompétent, de la dernière recrue qui n'a pas encore le niveau, des blessures malchanceuses, de la malédiction qui pèse sur le club. Mais jamais – au grand jamais – la valeur intrinsèque du club n'est remise en question. C'est l'essence même de ce qui fait un supporteur : cette fidélité, cette loyauté qui transcende les résultats.
Mon hypothèse est simple mais dérangeante : nous nous comportons tous comme des supporteurs dans un domaine ou un autre. Nous avons tous notre équipe mentale, notre club idéologique auquel nous sommes attachés par des liens qui dépassent la raison. C'est un système clos, une forteresse mentale où la remise en question fondamentale est impossible par définition. Questionner les détails, oui. Critiquer les acteurs secondaires, bien sûr. Mais toucher au sacré, au cœur de la croyance ? Jamais.
Le supporteur de foot n'est pas une exception, un cas pathologique à moquer. Il est le miroir dans lequel nous devrions tous nous regarder avec un peu d'honnêteté.
IV. Panem et Circenses : l'histoire se répète
L'expression latine « Panem et Circenses » se traduit littéralement par « Du pain et des jeux du cirque », ou plus simplement « Du pain et des jeux ». Juvénal, le poète satirique romain, l'utilisa pour dénoncer avec amertume la déchéance politique de ses concitoyens.
Dans le contexte antique, elle désigne la méthode utilisée par les empereurs romains pour s'assurer le soutien de la plèbe – ou du moins sa passivité docile – en lui fournissant deux choses essentielles. D'abord le pain : la distribution gratuite de blé ou de nourriture pour satisfaire les besoins vitaux, éviter la famine qui pourrait mener aux émeutes. Ensuite les jeux : des spectacles gratuits au Cirque ou à l'amphithéâtre, courses de chars et combats de gladiateurs, pour divertir, occuper l'esprit du peuple et le détourner habilement des questions politiques, des débats sur le pouvoir, des problèmes réels de la Cité.
Le parallèle avec notre époque est troublant, presque trop parfait pour être une simple coïncidence. Nos empereurs modernes ont perfectionné la formule antique. Les jeux ne sont plus des événements occasionnels qui ponctuent l'année. Ils sont devenus constants, diffusés en permanence, disponibles à toute heure, monétisés jusqu'à l'absurde.
Le peuple romain avait ses gladiateurs qui mouraient dans l'arène pour son divertissement. Nous avons nos footballeurs millionnaires qui « se battent » sur le terrain pour notre plaisir. La différence fondamentale ? Les Romains n'avaient pas à payer un abonnement mensuel pour accéder au Colisée. Nos empereurs ont trouvé comment facturer le spectacle tout en maintenant son effet soporifique sur la conscience politique. C'est même doublement efficace : non seulement vous êtes divertis et donc détournés des vraies questions, mais en plus vous payez pour ce privilège, ce qui vous rend complice du système.
V. Tous les divertissements se valent-ils ?
Est-ce que tous les divertissements se valent ? Probablement non. Est-ce que c'est de la pédanterie que de le dire ? C'est compliqué, terriblement compliqué. J'ai peur qu'en l'affirmant avec trop d'assurance, je tombe moi-même dans le syndrome du supporteur de l'équipe de foot, défendant mon camp culturel avec la même ferveur que je dénonce.
Car reconnaître que tous les divertissements ne se valent pas peut effectivement ressembler à du snobisme culturel, à une forme de supportérisme inversé où l'on défend son équipe – celle de la « haute culture », de la « littérature exigeante », de l'« art engagé » – contre l'équipe adverse composée du football, des émissions de téléréalité, du divertissement populaire. On devient alors le supporteur de l'équipe des intellectuels, aussi borné et tribal que les autres.
Mais il y a une différence cruciale, une ligne de démarcation qui change tout : reconnaître cette tension, la questionner, douter de sa propre position, c'est précisément ce qui nous distingue du supporteur pur. Le supporteur authentique ne doute jamais. Il a la certitude tranquille de celui qui a trouvé sa vérité et qui n'en bougera plus. Nous, nous doutons. Nous nous demandons si notre position est défendable, si nos critiques ne cachent pas nos propres préjugés, si notre mépris supposé pour le football-spectacle n'est pas lui-même une forme de snobisme déguisé. Cette inquiétude, ce questionnement permanent, c'est déjà une forme d'honnêteté intellectuelle qui nous sépare du fanatisme.
Ce n'est donc pas une question de hiérarchie culturelle simpliste où le théâtre serait « supérieur » au football, où lire Proust vaudrait mieux que regarder un match. Cette vision aristocratique de la culture ne mène nulle part, sinon à la division et au mépris mutuel. Non, la vraie question est ailleurs, plus subtile, plus politique aussi.
Il s'agit plutôt de fonction sociale et politique. Un divertissement qui vous laisse entièrement passif, qui occupe massivement votre temps mental sans rien vous donner en retour, qui vous identifie à un groupe sans aucune réflexion critique, qui génère une consommation perpétuelle sans créer de lien humain réel... ce n'est peut-être pas le même type de divertissement qu'une pratique culturelle qui stimule votre imagination, qui nourrit votre pensée, qui développe votre capacité d'action dans le monde, qui crée des liens authentiques entre les personnes.
La question n'est donc pas « le football est-il un mauvais divertissement ? » mais plutôt « quelle fonction ce divertissement remplit-il dans la vie de l’individu et dans la société ? ». Nous divertit-il vraiment ou nous détourne-t-il de l'essentiel ? Nous rassemble-t-il autour de quelque chose de commun ou nous endort-il dans une communion passive ? Nous libère-t-il du stress quotidien ou nous libère-t-il aussi, de la pensée critique ?
Et surtout – question terriblement inconfortable mais absolument nécessaire – quels sont nos propres divertissements ? Ceux auxquels nous nous accrochons avec la ferveur du supporteur, refusant d'en examiner honnêtement la fonction réelle dans nos vies ? Quel est mon football à moi, celui que je défends bec et ongles sans jamais le remettre vraiment en question ? La question demeure ouverte, comme elle doit l'être.
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