Le lecteur et son rocher
Le lecteur et son rocher
Par Abde El Ilah Zerarga
Nous avons tous connu ce moment. Le livre entre nos mains rend son dernier souffle, le tas de feuilles s'amenuise, et déjà monte l'angoisse familière : que lire ensuite ? Un autre roman ? Le prix Goncourt de cette année ? Un classique dont tout le monde parle et qu'on a toujours évité ? Faut-il consulter cette fameuse liste des « 100 livres à lire absolument avant de mourir » – celle qui nous promet qu'on ne peut prétendre avoir achevé son initiation culturelle sans avoir tout coché ?
Après deux décennies de lecture, et avoir consciencieusement coché les cases de « déjà lu » sur toutes les listes, je ne peux cacher un sentiment de lassitude. L'impression que les histoires se répètent, que les synopsis se ressemblent, que les intrigues restent coincées dans des schémas prévisibles. Et ce n'était pas qu'une impression de lecteur blasé.
La malédiction de Campbell
En découvrant le concept du Monomythe de Joseph Campbell, j'ai compris pourquoi. Dans son ouvrage de référence, Le Héros aux mille visages (1949), en analysant des milliers de mythes, l'anthropologue américain avance que toutes les histoires – des mythes grecs aux films contemporains – suivent une structure narrative universelle qu'il appelle « Le Voyage du Héros ».
Campbell divise ce voyage en trois grandes étapes :
Le Départ : Le héros vit dans le monde ordinaire. Il ressent un manque, une limitation, ou reçoit un appel à l'aventure qu'il refuse parfois au début, par peur ou par inertie.
L'Initiation : Il traverse un seuil vers un monde inconnu, subit des épreuves, rencontre des mentors et affronte ses ombres. C'est le cœur de l'apprentissage.
Le Retour : Le héros revient chez lui transformé. Il n'a pas forcément changé le monde ou obtenu l'immortalité, mais il ramène un « élixir » – une connaissance, une maturité, une paix intérieure. Il est devenu le maître des deux mondes.
Cette théorie est devenue la bible des scénaristes de Hollywood après que George Lucas a admis s'en être inspiré pour créer Star Wars. Depuis, on retrouve ce schéma partout : de Matrix à Harry Potter, en passant par Le Seigneur des anneaux. C’est toujours le même schéma, un personnage ordinaire qu'on arrache à son monde pour une quête qui le dépasse, puis revient transformé.
Mais le plus troublant ? Ce schéma ne date pas de Campbell. Il traverse l'humanité depuis ses origines.
Gilgamesh, ou la première fois
L'Épopée de Gilgamesh, l'un des récits les plus anciens de l'humanité, colle étrangement au schéma de Campbell – ou plutôt, Campbell a découvert dans Gilgamesh ce que toutes les histoires répètent depuis quatre mille ans.
Gilgamesh est roi d'Ourouk, puissant et tyrannique. Son ami Enkidu meurt. Devant le cadavre, Gilgamesh réalise une vérité insupportable : « Moi aussi, je vais mourir. » Il refuse cette fatalité et quitte son trône pour une quête impossible : trouver l'immortalité.
Il traverse la steppe vêtu de peaux de bêtes, franchit les portes du Mont Mashu gardées par les hommes-scorpions, affronte les Eaux de la Mort pour atteindre Utnapishtim, le seul humain devenu immortel. Celui-ci lui propose un défi simple : rester éveillé six jours et sept nuits. S'il ne peut vaincre le sommeil – cette petite mort – comment espère-t-il vaincre la grande Mort ? Gilgamesh s'endort instantanément.
Par pitié, on lui donne une plante de jouvence. Mais sur le chemin du retour, un serpent la lui vole pendant qu'il se baigne. Gilgamesh perd tout. Il rentre à Ourouk les mains vides. Mais en contemplant les remparts de sa ville, il comprend : son immortalité ne réside pas dans sa chair, mais dans l'œuvre qu'il laisse et dans la mémoire de son peuple.
En résumé, un homme insatisfait qui entame un voyage pour changer le monde, puis rentre à la maison transformé et plein de sagesse.
Sisyphe à la librairie
Alors, la question se pose : est-ce que ça vaut encore la peine d'ouvrir un livre, sachant pertinemment qu'on va retrouver ce même schéma usé à la corde ?
Dans Le Mythe de Sisyphe, Camus nous invite à imaginer Sisyphe heureux. Condamné à pousser éternellement son rocher jusqu'au sommet d'une montagne pour le voir rouler à nouveau, Sisyphe est pleinement conscient de l'absurdité de sa condition. Et pourtant, écrit Camus, « il faut imaginer Sisyphe heureux ».
Le lecteur, lui aussi, sait. Il sait qu'en entamant cet énième roman, il va retrouver le même voyage du héros, les mêmes étapes, la même transformation finale. Il connaît le schéma. Il devine l'issue. Et pourtant, il ouvre le livre.
Peut-être parce que ce n'est pas la structure qui compte, mais la manière dont elle est habitée. Peut-être parce que le voyage du héros n'est pas un carcan mais une grammaire – et que pour raconter une même histoire il existe un monde de nuances.
Ou peut-être simplement parce que, comme Sisyphe, le lecteur a compris que l'absurde n'est pas une raison d'abandonner. C'est une raison de recommencer.
Pas sûr. Pourquoi aller si loin. Le bruit et la fureur Faulkner difficile à lire ou lumière d août du même auteur cité par Kateb Yacine pour parler de ce que je nomme les neo-harki ou bien Gabriel Garcia Marques ou encore octavio Paz. Mais il y a dans notre TL une personne qui connait très bien les livres : @podzeidon je crois que c est son nom et qui aide énormément. PS: elle connait aussi bien le cha3bi. Bonne continuation et c est un plaisir de te lire
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SupprimerL'érudition de Poséidon en chaâbi n'est pas à démontrer, et même plus. Elle était présente dès le lancement de mon blog. Le simple fait qu'elle retweete un de mes posts fait exploser mes stats.
Merci Kamel pour ton retour. Ça va droit au cœur.