L'homme rationnel dans la salle d'attente
L'homme rationnel dans la salle d'attente
Par Abde El Ilah Zerarga
Je suis un homme sérieux, un homme du XXIe siècle : pragmatique, réaliste, rationnel. Un homo economicus qui maximise ses gains à chaque seconde. Chaque instant doit produire sa valeur, chaque minute doit rapporter son dividende d'utilité. Le temps, c'est de l'argent, répète-t-on depuis deux siècles. Et moi, homme moderne, j'y crois encore.
Alors ce moment dans la salle d'attente, en attendant le verdict sur l'état du turbo de ma voiture, ne va pas passer comme ça, inerte et stérile. Je refuse la passivité. Je refuse de contempler bêtement les affiches jaunies sur les murs, ces promotions pour des pneus d'hiver, ces consignes de sécurité que personne ne lit. Non. Je veux rentabiliser cette heure volée à ma journée, l'exploiter jusqu'à la dernière seconde.
J'ai sorti mon téléphone. Pour lancer un trade sur la dernière crypto en vogue ? Belle idée, mais impossible dans mon pays. Ici, on peine encore à généraliser l'usage des cartes de paiement. Les commerçants préfèrent le cash, les banques traînent des pieds, et l'infrastructure numérique ressemble à un château de cartes. Alors pour le bitcoin, pour ces promesses de richesse instantanée, il faudra attendre. Peut-être dans dix ans. Peut-être jamais.
J'ai donc ouvert une à une les applications des réseaux sociaux où je suis inscrit. Je ne les ai pas toutes — je ne suis pas tombé si bas — mais l'essentiel est là. Les grandes plateformes, celles qui régissent nos vies numériques. J'ai défilé, scrollé, navigué. Mon pouce a glissé sur l'écran avec cette fluidité hypnotique que les concepteurs d'interfaces ont perfectionnée. Partagé, commenté, réagi. Le geste est devenu réflexe, presque involontaire. Que me reste-t-il à faire maintenant ?
J'ai lu quatre citations inspirantes sur fond de coucher de soleil. « Sois le changement que tu veux voir dans le monde. » « La vie commence là où ta zone de confort se termine. » Des phrases creuses recyclées à l'infini, mâchées et remâchées par des comptes à la quête désespérée de likes. J'ai hoché la tête mollement. Peut-être qu'un jour, je deviendrai effectivement ce changement. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, je scrolle.
J'ai ri devant une vidéo d'un chat aux grands yeux bleus, tellement mignon que j'envisagerais sérieusement, l'espace d'une seconde, de le posséder. Je donnerais pour l'adopter l'équivalent du salaire mensuel d'un enfant bangladais qui travaille seize heures par jour dans une usine de fabrication de t-shirts. Cette pensée m'a effleuré, puis s'est dissipée. Le chat a miaulé. J'ai souri. Next.
J'ai revu les réactions enflammées de mes compatriotes après la défaite de l'équipe nationale d'un pays voisin. Les commentaires débordaient de joie mauvaise, de sarcasmes vengeurs, de drapeaux brandis virtuellement comme des trophées. Oui, on fête la défaite d'une équipe qu'on déteste aussi ardemment — sinon plus — que la victoire d'une équipe qu'on supporte. Le football n'est qu'un prétexte. Ce qu'on célèbre vraiment, c'est l'humiliation de l'autre, la confirmation de sa propre supériorité tribale. J'ai souri à nouveau, complice malgré moi.
Puis l'algorithme a changé de ton. J'ai vu des enfants mourir de faim et de froid dans les camps de réfugiés. Des corps émaciés, des regards vides, des mères qui pleurent en silence. La légende de la photo parlait de « crise humanitaire sans précédent ». Bien sûr, j'ai laissé un like pour montrer mon soutien, comme un humaniste qui se respecte. Voilà, j'ai fait ma part. J'ai manifesté mon empathie. La conscience tranquille, j'ai continué à scroller.
J'ai vu des Indiens déplorer l'incivisme de leurs compatriotes — des trottoirs jonchés de déchets, des rivières transformées en décharges à ciel ouvert. J'ai vu des Européens pleurer l'état de leur continent face aux hordes d'immigrés, Londres qui ressemblerait de plus en plus à Islamabad, Paris qui ne serait plus Paris. Les commentaires s'enflammaient, les certitudes s'affrontaient, les anathèmes fusaient. Chacun campait sur ses positions, imperméable à tout dialogue. Le débat n'existait plus. Restait la guerre des récits.
Sur les réseaux, il y a toujours quelqu'un qui veut vendre quelque chose. Certains sont plus directs, presque honnêtes dans leur vénalité. Une page sponsorisée vend du matériel de bricolage. Pourquoi je vois cela tout le temps dans mon fil d'actualité ? La réponse est simple, mathématique, implacable. L'algorithme a fait mon portrait-robot à partir de mes clics, de mes pauses, de mes hésitations. Il a analysé le temps que je passe sur chaque type de contenu, les pages que je visite, les objets que je recherche sans jamais les acheter. Puis il a envoyé ce profil détaillé à la régie publicitaire qui a calculé — avec une précision qui devrait m'effrayer — qu'il y a 67,4 % de probabilité que j'appuie sur le bouton « acheter » si on me montre trois fois de suite ce set de tournevis aux têtes interchangeables et aux poignées ergonomiques. Et il a raison, l'algorithme. Il me connaît mieux que je ne me connais moi-même.
Mais les plus pernicieux parmi les vendeurs sur les réseaux sociaux sont ceux qui ne portent pas d'étiquettes, ceux qui ne déclarent pas leur marchandise. Ceux-là ne vendent pas des vêtements ni des compléments alimentaires. Ils ne cherchent pas à me faire acheter un produit tangible. Non. Ils étalent leur marchandise douteuse constituée de haine nationaliste et de fanatisme religieux, d'idéologies racistes et de discours violents enrobés dans du papier cadeau. Ils vendent la peur, le ressentiment, la division. Et leur boutique est rendue visible elle aussi grâce aux mêmes algorithmes de recommandation, aux mêmes mécaniques d'engagement qui servent à vendre des tournevis. Parce qu'un clic est un clic. Parce que l'indignation génère de l'interaction. Parce que la colère, c'est rentable.
Le garagiste m'appelle. Sa voix me tire de ma transe numérique. Le turbo qu'on a soupçonné est en excellent état, Dieu merci — ces pièces coûtent un bras, parfois les deux. La réparation ne concerne qu'un simple capteur défectueux. Dix fois moins cher que je ne l'aurais prévu dans mon scénario catastrophe. L'homo economicus en moi pousse un soupir de soulagement. Il a une maxime qu'il répète comme un mantra : toujours prévoir le pire pour éviter d'être déçu. Sous-estimer le bonheur, surestimer le malheur. C'est plus prudent. C'est plus rationnel.
Je range mon téléphone et me lève. Une heure est passée dans cette salle d'attente. Une heure pleine, soixante minutes pleines. L'homme sérieux que je suis, l'homme rationnel, l'homo economicus qui maximise chaque instant — qu'a-t-il gagné ? Qu'a-t-il maximisé ?
À part un sentiment de vide total, une agitation stérile sur des sujets qui ne me concernent pas, une dose de haine involontaire envers des gens que je ne connais pas. J'ai nourri mon cerveau de bruit. J'ai rempli ma conscience de fragments insignifiants. J'ai participé, passivement mais sûrement, à l'économie de l'attention qui me dévore.
Je sors du garage. Le soleil m'éblouit. Pendant quelques secondes, je ne vois rien d'autre que cette lumière blanche, crue, réelle. Et je me demande : qui, exactement, a maximisé quoi ?
Bonjour
RépondreSupprimerJe dois dire que l introduction m a déroute. J ai pensé a la salle d attente chez le médecin mais non c est juste un prétexte pour parler des RS. J ai connu cette vraie attente et le coup de massue qui vient derrière. Et qui informer mon fils, mes filles ma femme ? A qui il faut dire que je veux être incinéré vu que le cimetière en haut de Sidi Bennour est blinde et que va penser ma famille. Et maintenant comment changer d avis. Bref ton article m a plongé dans un profond désarroi et des anciennes réflexions mais toujours présentes. Ma femme m a dit c est à elle de gerer. Et que pour les enfants elle s en charge.
Par contre j ai aime la dernière partie de ton texte.
PS : tu sais je suis mathématicien chercheur de profession : c est soit vrai soit faut soit indecidable et le plus souvent on est tous dans l indecidable.
Merci pour ton texte et tous tes textes que je lis
Kamel
Merci beaucoup Kamel pour ton message. Il m’a vraiment touché.
SupprimerJe ne pensais pas, en écrivant ce texte, qu’il ferait remonter ce genre de souvenirs et de réflexions. Tu as raison : une salle d’attente, parfois, ce n’est pas juste du temps à tuer. Ton témoignage donne une profondeur que mon texte n’avait pas au départ, et je t’en remercie sincèrement.
Merci pour ta fidélité et pour ta lecture attentive. Ça compte beaucoup pour moi.
Amicalement,
Abde El Ilah
* faux
RépondreSupprimerL'article décrit très finement le fonctionnement des réseaux sociaux, comment l'algorithme connaît l'individu mieux que lui-même, comment l'homme ne consomme plus seulement des contenus, il en est le produit.
RépondreSupprimerJe me suis pris une grosse claque en me reconnaissant dans ce personnage qui nous livre une confession presque générationnelle. J'ai perçu l'ironie, la lucidité, la non moralisation, on est tous complice, on n'est pas au-dessus du système, on est tous bien empêtré dedans et englouti par le système.
La seule lueur d'espoir? la fin.
L'éblouissement du soleil est peut-être le seul moment du texte où quelque chose échappe à l’algorithme. Ce moment nous laisse croire que le réel finit par prendre le dessus. Homo economicus lève vraiment les yeux vers le soleil, il ressent sa chaleur sur sa peau, cette expérience n'est pas médiatisée, n'est pas monétisée, c'est peut-être mince comme consolation, mais c'est une petite fissure dans cette chappe numérique bien étouffante...
Merci ma sœur ❤️
RépondreSupprimerEn vérité, avec ce texte, je suis en train de tester une nouvelle manière d’écrire. J’ai essayé, pour la première fois peut-être aussi clairement, d’aller vers quelque chose de plus satirique, plus ironique, sans tomber dans la leçon de morale. Et ton retour me rassure énormément sur ce point.
Et tu as sûrement remarqué — toi plus que personne — que dans mes derniers articles, une voix plus personnelle commence à sortir, un “je” qui s’affirme petit à petit, parfois même malgré moi. Je ne l’ai pas vraiment planifié, c’est venu presque naturellement, en écrivant.
Le fait que tu le perçoives, que tu l’analyses aussi finement, ça me motive énormément à continuer dans cette voie.
Merci d’être ma première lectrice, ma critique la plus sincère, et mon meilleur soutien.
Merci pour tes mots, ils me touchent beaucoup.
RépondreSupprimerJ’ai le sentiment que cette voix a toujours été là. Le fait d’écrire plus régulièrement, d’explorer des terrains variés, lui a simplement permis de se déployer et de se préciser et c'est un vrai plaisir d'en être témoin. Tes articles gagnent ainsi en finesse, en crédibilité et en liberté.
Si mes retours ont pu t’accompagner, même modestement, j’en suis flattée. En tout cas, je continuerai à te lire avec la même délectation et la même exigence qu'impose ton talent!
Merci pour cette confiance.
Le texte est très captivant il illustre parfaiitementtt l’impact des algorithmes sur notre perception et notre attention ce qui nous pousse a réfléchir sur ce que nous faisons vraiment de notre temps precieux,d’ailleurs ça m’a fait réfléchir sur ma propre vie car comme le personnage je passe parfois des heures a scroller sans but,a liker, ou commenter sans y penser parfois même m’énerver a cause des commentaires qui ne me concernent pas directement,ça m’a fait rappelé combien ces gestes quotidiens peuvent sembler divertissants,mais la plus part du temps ils me laissent un sentiment vide comme si j’avais perdu mon temps ce qui montre a quel point les algorithmes influencent notre attention
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