La baguette d'olivier et le temps qui guérit
La baguette d'olivier et le temps qui guérit
Par Abde El Ilah Zerarga
« Le premier principe est que vous ne devez pas vous tromper vous-même — et vous êtes la personne la plus facile à tromper. »
— Richard Feynman
La douleur était apparue sans prévenir, comme un locataire indésirable qui s'installe dans votre vie sans demander la permission. Une douleur sourde, tenace, qui irradiait du bassin et ne me quittait plus. Elle montait en intensité, redescendait, jouait avec mes nerfs, mais ne disparaissait jamais vraiment. Chaque mouvement me rappelait sa présence, chaque position devenait une négociation avec mon propre corps.
Le médecin spécialiste fut formel après avoir examiné la radiographie lombaire : hernie discale entre la L3 et la L4. Le diagnostic avait la froideur rassurante de la science médicale. Le traitement aussi : des anti-inflammatoires pour soulager – pas pour guérir, il avait insisté sur ce point – et du repos. Beaucoup de repos. J'ai pris quelques jours de congé, espérant que le temps ferait son œuvre. Lorsque je suis retourné au travail, c'était avec la démarche prudente de celui qui porte un vase précieux et fragile.
C'est lors d'une visite chez un fournisseur, devenu au fil des années une sorte d'ami, que l'histoire prit un tournant inattendu. En lui expliquant la raison de mon absence, il s'illumina : « Il faut que tu rencontres quelqu'un. » Ce quelqu'un était son magasinier, un homme d'un certain âge à qui l'on attribuait un don de guérisseur – un don qui, paraît-il, se transmettait de père en fils comme un héritage immatériel.
« Il est très bon », me dit mon ami avec cette conviction tranquille des croyants.
J'ai décliné poliment. Je ne crois pas aux guérisseurs. Ma confiance va à la science, froide et formelle, celle qui s'appuie sur des faits vérifiables et des protocoles éprouvés. La lombalgie résulte d'un rétrécissement de l'espace intervertébral – comment un chaman avec ses rituels archaïques pourrait-il inverser un processus mécanique ? L'idée même me paraissait absurde.
Mais mon ami était tenace, et le magasinier persuasif. Après plusieurs échanges, ils ont fini par user ma résistance. « Une petite séance, un quart d'heure tout au plus, ça ne peut pas faire de mal. » J'ai capitulé, plus par lassitude que par conviction, irrité contre moi-même de ne pas savoir dire non.
Le guérisseur m'a demandé de m'allonger sur le ventre. J'ai obéi en ruminant intérieurement ma faiblesse. « J'aurais dû refuser de participer à ce carnaval », pensais-je. Il a sorti alors une baguette en forme de Y, taillée dans du bois d'olivier – exactement le genre d'instrument qu'utilisent les sourciers pour détecter l'eau. Il la promenait au-dessus de mon dos, comme s'il scannait un territoire invisible, cherchant je ne sais quel signal. J'endurais ce théâtre avec détachement, me promettant d'oublier toute cette mascarade dès que j'aurais franchi la porte.
Sauf que les choses se sont améliorées. Pas immédiatement, mais dans les jours qui ont suivi. La douleur a disparu. Le guérisseur m'avait proposé une seconde séance, une « consolidation » selon ses termes. Je n'y suis jamais retourné. Dix ans ont passé depuis, et mon dos ne m'a jamais refait défaut. Pas une seule douleur.
C'est là que le vrai problème a commencé. Je ne parvenais pas à expliquer ce qui s'était passé. Comment ce chaman avait-il réussi là où les médecins avaient échoué ? Cette question me hantait, créant en moi un malaise diffus que je ne savais comment nommer. Lorsque, dans des conversations entre amis ou collègues, on abordait les problèmes de dos – et tout le monde en a, tôt ou tard – je me taisais. Je gardais mon expérience pour moi, refusant de témoigner d'un fait que j'avais pourtant vécu dans ma chair. Mon histoire contredisait mes croyances les plus ancrées, et je n'arrivais pas à résoudre cette dissonance. La douleur physique avait disparu, mais la question épistémologique demeurait.
Cette énigme est restée en suspens pendant des années, jusqu'à ce jour où j'ai recroisé mon ami fournisseur. Il sortait d'une opération pour une hernie discale. La question m'a échappé : « Ton magasinier n'a pas pu te guérir ? »
« Non, a-t-il répondu simplement. Le cas était trop complexe pour une baguette d'olivier. » Il m'a alors rapporté les explications de son neurochirurgien. Intrigué, j'ai vérifié sur des sites médicaux spécialisés. Et là, tout s'est éclairé.
Une hernie discale, c'est la saillie du noyau gélatineux d'un disque intervertébral qui vient comprimer ou irriter une racine nerveuse. Cela provoque des douleurs et des symptômes neurologiques parfois invalidants. Mais voici le fait crucial : dans 80 à 90 % des cas, les symptômes disparaissent d'eux-mêmes en quelques semaines. Le corps résorbe naturellement la hernie par un processus de déshydratation et une réaction immunitaire inflammatoire qui réduit progressivement la pression sur le nerf. Seule une minorité de patients nécessite une intervention chirurgicale, lorsque la hernie provoque des complications graves ou que la douleur persiste malgré un traitement médical bien conduit.
Tout est devenu limpide. Il n'y avait jamais eu de miracle. Le magasinier-guérisseur n'avait rien guéri du tout. Il était simplement intervenu au bon moment, juste quand mon corps achevait son propre travail de réparation. Il avait bénéficié, sans le savoir, de la machine merveilleuse qu'est notre système immunitaire.
Cette découverte m'a libéré d'un poids que je portais depuis dix ans. Ce que j'avais vécu correspondait à ce que la médecine appelle la « régression spontanée » ou la « guérison naturelle ». J'avais consulté le guérisseur précisément au moment où mon organisme était en train de résoudre le problème. Le timing avait créé une association causale apparente qui n'était, en réalité, qu'une coïncidence temporelle.
C'est un piège cognitif redoutable : post hoc ergo propter hoc – « après cela, donc à cause de cela ». Notre cerveau est programmé pour détecter des patterns, pour établir des liens de causalité même là où il n'y en a pas. C'est un mécanisme de survie ancestral, mais il nous égare parfois. Le guérisseur avait eu la chance d'intervenir au moment opportun, et sa réputation se bâtissait sur ces cas qui auraient guéri de toute façon. Quant à ses échecs – comme celui de mon ami avec sa hernie sévère – ils étaient commodément rationalisés : « Le cas était trop complexe. »
Mon silence pendant toutes ces années n'était pas de la malhonnêteté intellectuelle. C'était, je le comprends maintenant, une forme de prudence. Je refusais de cautionner une explication que je savais fausse, même si je ne pouvais pas encore formuler ce qui s'était réellement passé. J'avais besoin de cohérence narrative, de réconcilier l'expérience vécue et la raison. Cette dissonance cognitive était insupportable : comment accepter qu'un événement réel semble valider une croyance que je rejetais ?
Aujourd'hui, je peux raconter cette histoire sans malaise. Non pas parce que j'ai changé d'avis sur les guérisseurs, mais parce que j'ai enfin compris ce qui m'était arrivé. La baguette d'olivier n'a rien guéri. Elle n'a été que le témoin fortuit d'un processus biologique qui suivait son cours. C'est le temps, et mon propre corps, qui ont fait le travail.
Nous avons tous besoin d'explications, de récits qui donnent du sens à nos expériences. Mais une coïncidence, aussi frappante soit-elle, n'est pas une preuve. Et parfois, la chose la plus difficile à accepter, c'est que la guérison la plus spectaculaire peut n'avoir aucune cause spectaculaire – juste la patience silencieuse d'un organisme qui se répare lui-même.
Les mystères existent, mais comme frontières temporaires de notre compréhension. On a bien évidemment le droit de croire au surnaturel si ça nous dit, mais il faut refuser les explications arbitraires imposées comme vérités absolues.
RépondreSupprimerJ’ai lu récemment un article fascinant sur la sensation qu’on peut ressentir d’une présence surnaturelle… Certains ont peut-être déjà vécu cette sensation désagréable, la nuit, seul à la maison… D’après l’article, c’est un phénomène très documenté en neurosciences.
Dans certaines conditions (fatigue, stress, solitude, obscurité), le cerveau peut générer une impression très réelle qu’il y a quelqu’un.
Ce n’est pas une hallucination au sens pathologique.
C’est un biais de traitement sensoriel.
Et le plus troublant :
même quand on sait que c’est un mécanisme cérébral… la sensation reste réelle.
La partie rationnelle (cortex préfrontal) peut savoir qu’il n’y a rien.
La partie émotionnelle (amygdale) peut quand même déclencher l’alarme.
Et l’amygdale est plus rapide que la raison et elle peut être plus réactive chez certains… La preuve, cette sensation ne surgit que quand on est seul. le simple fait qu’un autre humain soit là stabilise notre état interne.
Merci pour ce regard. Et pour le rappel sur l'amygdale et le cortex – je retiens l'image. Content que cet article ait trouvé chez toi une lectrice aussi attentive.
SupprimerEt pour répondre à ta remarque implicite sur la présence d'un autre humain qui stabilise : oui, ça aide. Surtout quand cet autre, c'est toi.
Ce qui me surprend c est que ton médecin ne t a pas prescrit d activités sportives pour renforcer tes abdo et les muscles de ton dos. D autres lieux d autres réflexes peut être
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