Pourquoi écrit-on ?
Pourquoi écrit-on vraiment ?
Par Abde El Ilah Zerarga
Imaginez passer des mois, peut-être des années, à noircir des pages de votre plume, à ciseler chaque phrase, à bâtir un édifice intellectuel... pour que personne ne le lise jamais. Absurde ? C'est pourtant exactement ce qui est arrivé à Karl Marx et Friedrich Engels avec L'Idéologie allemande.
Les raisons évidentes
Commençons par le commencement, par ce qui fait briller les yeux dans les salons littéraires : l'argent. Oui, soyons francs. Combien d'écrivains affamés ont rêvé du prochain Goncourt qui les sortirait enfin de leur mansarde ? Balzac écrivait comme un forcené pour échapper à ses créanciers. Stephen King a vendu Carrie pour 2 500 dollars – une fortune quand on vit dans une caravane avec un bébé. L'écriture nourrit son homme, parfois. C'est prosaïque, mais c'est ainsi.
Montons d'un cran : la séduction, le pouvoir érotique de la plume ! Combien de poèmes ont été écrits pour faire battre un cœur ? Cyrano se cachait dans l'ombre, mais ses mots faisaient fondre Roxane. George Sand enchantait Musset avec ses lettres enflammées. L'écrivain est un charmeur qui murmure à l'oreille du monde, espérant qu'une âme en particulier l'entendra.
L'ivresse de la reconnaissance
Puis vient la gloire – cette maîtresse capricieuse qui fait tourner tant de têtes. Victor Hugo à Guernesey, recevant les hommages de l'Europe entière. Hemingway paradant dans les cafés parisiens. La postérité ! Devenir immortel, non pas malgré sa mort, mais grâce à elle. Quelle délicieuse vanité que d'imaginer des générations futures discuter de vos métaphores dans des amphithéâtres, analyser vos virgules, disserter sur vos intentions cachées.
Et avec la gloire vient le pouvoir. L'encre comme arme. Voltaire faisant trembler les puissants d'un pamphlet. Zola hurlant « J'accuse ! » et changeant le cours de l'Histoire. Soljenitsyne ébranlant l'empire soviétique avec L'Archipel du Goulag. L'écrivain devient prophète, tribun, conscience collective. Ses mots façonnent les opinions, renversent des gouvernements, allument des révolutions.
Le manuscrit rongé par les souris
En 1845-1846, Marx et Engels rédigent L'Idéologie allemande, une œuvre monumentale de près de 700 pages où ils posent les fondements du matérialisme historique. Ils cherchent désespérément un éditeur. Aucun n'en veut. Le manuscrit dort dans un tiroir. Les souris y trouvent plus d'intérêt que les hommes.
En 1859, dans la préface de sa Contribution à la critique de l'économie politique, Marx évoque ce naufrage éditorial avec une sérénité étonnante : « Nous abandonnâmes d'autant plus volontiers le manuscrit à la critique rongeuse des souris que nous avions atteint notre but principal : voir clair en nous-mêmes ».
Voir clair en nous-mêmes. Voilà.
Le manuscrit ne sera finalement publié qu'en 1932, soit près d'un demi-siècle après la mort de Marx, par l'Institut Marx-Engels de Moscou. Pendant tout ce temps, il était resté enfoui dans les archives du Parti social-démocrate d'Allemagne, passant de grenier en grenier, survivant par miracle aux déménagements et aux guerres.
L'écriture comme miroir
Marx nous livre là une vérité vertigineuse : on n'écrit pas d'abord pour les autres, mais pour se comprendre soi-même. L'écriture est un dialogue avec ses propres démons, un combat corps à corps avec le chaos de sa pensée. Avant de convaincre quiconque, il faut se convaincre soi-même. Avant de changer le monde, il faut mettre de l'ordre dans son propre univers intérieur.
Montaigne, enfermé dans sa tour, écrivant ses Essais sans autre ambition que de se « peindre » lui-même, disait : « Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre ne m'a fait ». L'écrivain accouche de son œuvre, mais l'œuvre en retour accouche de l'écrivain. On ne sait pas vraiment ce qu'on pense tant qu'on ne l'a pas écrit.
Virginia Woolf griffonnait dans ses carnets pour ne pas sombrer dans la folie. Kafka demandait qu'on brûle ses manuscrits – peu lui importait la postérité, l'écriture était son exorcisme personnel. Cioran écrivait pour « survivre à ses insomnies ».
L'argent s'évapore. La séduction s'étiole. La gloire est posthume et les morts n'en profitent guère. Le pouvoir est éphémère. Mais cette clarté conquise sur soi-même, cette lumière jetée dans les recoins obscurs de sa propre conscience, cette vérité arrachée au néant – cela, personne ne peut vous l'enlever. Même les souris n'y peuvent rien.
Peut-être que l'intérêt ultime de l'écriture pour celui qui écrit, c'est simplement de pouvoir se regarder en face le matin. D'avoir tracé une cartographie de son âme. D'avoir existé – non pas aux yeux du monde, mais à ses propres yeux. Le reste n'est que bruit et vanité.
C’est tout simplement magistral!!!
RépondreSupprimerMerci, ça fait vraiment chaud au cœur ! ❤️
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