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Affichage des articles du novembre, 2025

L'essentiel est-il vraiment invisible pour les yeux ?

L'essentiel est-il vraiment invisible ? Par Abde El Ilah Zerarga  «  Les illusions, les passions, les préjugés  doivent servir à échauffer.  L'aide de la science qui connait, doit servir à limiter les conséquences mauvaises et dangereuses d'une surexcitation.  »  Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain Il y a des phrases qui traversent les générations comme des vérités révélées, intouchables, gravées dans le marbre de la sagesse universelle. « On ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux » fait partie de ces mantras que l'on récite sans les questionner, que l'on brode sur des coussins, que l'on tatoue sur des avant-bras, que l'on enseigne aux enfants comme une leçon de vie fondamentale. Mais si on osait regarder cette phrase avec les yeux — justement — que pourrait-on y voir ? Derrière le mythe  Antoine de Saint-Exupéry écrit Le Petit Prince  en 1942, en exil à New York, dans un appartement de Central Park South. Un ho...

Pourquoi écrit-on ?

Pourquoi écrit-on vraiment ? Par Abde El Ilah Zerarga   Imaginez passer des mois, peut-être des années, à noircir des pages de votre plume, à ciseler chaque phrase, à bâtir un édifice intellectuel... pour que personne ne le lise jamais. Absurde ? C'est pourtant exactement ce qui est arrivé à Karl Marx et Friedrich Engels avec L'Idéologie allemande. Les raisons évidentes Commençons par le commencement, par ce qui fait briller les yeux dans les salons littéraires : l'argent. Oui, soyons francs. Combien d'écrivains affamés ont rêvé du prochain Goncourt qui les sortirait enfin de leur mansarde ? Balzac écrivait comme un forcené pour échapper à ses créanciers. Stephen King a vendu Carrie  pour 2 500 dollars – une fortune quand on vit dans une caravane avec un bébé. L'écriture nourrit son homme, parfois. C'est prosaïque, mais c'est ainsi. Montons d'un cran : la séduction, le pouvoir érotique de la plume ! Combien de poèmes ont été écrits pour faire battre un c...

Rêver autrement

Image
Une image qui semble défier le temps, un paradoxe visuel où deux époques se regardent. Devant le monument des martyrs, sépulcre de béton dédié au sacrifice et à la mémoire nationale, une jeunesse insouciante s’est parée des atours improbables de héros venus d’ailleurs. Leurs costumes, tissus de satin et de néon, évoquent les chimères d’un Japon fantasmé, tandis que derrière eux, la rigueur minérale du sanctuaire patriotique dresse sa masse sévère, gardienne austère des luttes passées. Cette rencontre entre l’ombre du devoir et la lumière de l’imaginaire crée une scène presque surréaliste, une collision de mondes que tout oppose. Les plis imparfaits des capes manga sont les étendards d’une insurrection douce. Chaque détail est un symbole : les couleurs vives des perruques défient la grisaille du ciment, les poses théâtrales narguent la rigidité des dogmes. Cette photographie est une étincelle dans la poudrière des certitudes. Cette impertinence et l’audace de ces adolescents qui, sans v...

Plaidoyer

Plaidoyer   Par Abde El Ilah Zerarga   Prenons un peu de temps pour considérer un phénomène curieux : le nombre de romans publiés ne cesse d’augmenter d’une année à l’autre, cependant, le succès est rarement au rendez-vous. Ce phénomène d’explosion du nombre d’auteurs et de titres n’est pas toujours pour le bonheur des éditeurs, ni celui des auteurs et encore moins des lecteurs, on parvient à peine, dans le meilleur de cas, à couvrir les frais d’édition. Tant de peine pour qu’au final on aboutisse à un résultat plutôt mitigé. Souvent, le roman ne rencontre ni le succès libraires ni celui des critiques. Un livre se vend généralement très mal, surtout quand on ne fait pas partie du cercle très restreint des auteurs à succès. Le phénomène n’est pas nouveau. Au XIXe siècle, on se plaignait déjà de l’écart qui se creuse entre le nombre de candidats et les rares places disponibles pour embrasser le succès. Balzac, dans Illusions Perdues , à travers un de ses personnages, un célèbre ...

Écrire

Écrire à l'ère de l'IA  Par Abde El Ilah Zerarga   Je suis en proie à une étrange paralysie. L’envie d’écrire est là, ce besoin absurde de combler le vide, de noircir la page, mais tout cela me semble soudain dérisoire. Remplir ? Pourquoi faire ? Noircir ? Dans quel but ? L'acte d'écrire, ce vieil artisanat, serait-il en train de rendre son dernier souffle ? Il a déjà perdu l'essentiel de sa superbe. D'où me vient cette humeur maussade ? Je m'explique. J'ai dîné hier chez un ami, un de ces esprits modernes toujours enthousiastes devant la dernière merveille technologique. Il a voulu me montrer le dernier jouet de Google : Notebook LM.¹ Présenté comme un « assistant de recherche virtuelle » (LM pour Language Model, bien sûr), cet outil peut avaler en un instant des fichiers texte, PDF, documents Google et pages web. Mon hôte, m'a offert une démonstration en temps réel. Le résultat était... déprimant. Pour bien comprendre mon accablement, il faut savoi...

L'ignorance c'est la force

L’ignorance c'est la force   Par Abde El Ilah Zerarga   L'ignorance n'est pas simplement une force, comme le proclame le sinistre slogan de l'Angsoc dans 1984 ; elle est une forme de grâce originelle. Elle est cet état de quiétude où l'action reste possible parce que son issue demeure voilée. Tout fonctionne, ou presque, tant que dure l'illusion. L'effondrement commence au moment où l'on cesse d'être ignorant, où l'on perçoit la vanité inéluctable de nos entreprises. Toute action est motivée par l'espoir de réussir, et cet espoir est nourri par l'incertitude. La clairvoyance, elle, risque de saper toute espérance, et par conséquent, toute volonté d'agir. Albert Camus souligne cet effet dans Le Mythe de Sisyphe : « Si ce mythe est tragique, c'est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l'espoir de réussir le soutenait ? » Il étend cette observation à la condition moderne : « L'ouvrier d...

Double pensée

Double pensée   Par Abde El Ilah Zerarga  Le roman 1984 de George Orwell constitue pour moi une source inépuisable de réflexion. Chaque relecture de ce chef-d'œuvre, loin de me décevoir, renouvelle mon étonnement et m'invite à établir des ponts toujours plus nombreux entre la fiction et notre réalité : de la police de la pensée aux pénuries organisées, de la surveillance généralisée à la propagande incessante, ou encore de la réécriture de l’Histoire à la destruction méthodique des mots par le novlangue. Tous ces parallèles me sont, en effet, apparus avec une évidence croissante. Un concept, pourtant, résistait à cette assimilation : la double pensée. Je l'avais longtemps considérée comme une simple caricature, une exagération littéraire destinée à accentuer les traits d'un régime totalitaire. Il m'a fallu du temps pour admettre que je me trompais et pour renverser complètement mon opinion sur la question. La double pensée n'est pas si éloignée de nous. L'e...

Le trombone et la démocratie

Le trombone et la démocratie   Par Abde El Ilah Zerarga  Il existe une forme de perfection discrète, presque invisible, qui habite certains objets du quotidien. Le trombone, par exemple, a atteint une forme d’aboutissement esthétique et fonctionnel qui semble défier le temps. Sa simplicité, son économie de moyens, son efficacité silencieuse en font un chef-d’œuvre, présent sur tous les bureaux du monde. De même, le stylo BIC cristallise, dans son corps de plastique transparent, une forme d’intelligence technique si aboutie que toute modification paraîtrait vaine. On pourrait en dire autant de la lame de rasoir jetable, ou de ces innombrables artefacts qui peuplent notre existence sans que nous leur prêtions attention, précisément parce qu’ils fonctionnent. Cette forme de maturité technologique n’est pas l’apanage des seuls objets modestes. Les produits les plus sophistiqués, après des années de transformations spectaculaires, finissent par entrer dans une ère de perfectionneme...

Des Titres

Des Titres   Par Abde El Ilah Zerarga  « Car là-haut, au ciel, le paradis n'est-il pas une immense bibliothèque ? » (Gaston Bachelard) Dans le grand théâtre des lettres, les titres des livres s’élèvent comme des défis lancés à travers les âges. Ce ne sont pas de simples assemblages de mots, mais des balles de duel, des joutes polémiques qui traversent l’espace et le temps. Chaque œuvre répond à une autre, chaque phrase devient un défi, chaque titre, un manifeste. Voyez ce jeu de miroirs, ces reflets inversés où la pensée se mesure et se défie. Marx ¹, cet artisan d’idéologies, ne se contente pas de réfuter Proudhon ² ; il retourne son propre titre comme un gant, transformant la Philosophie de la Misère ³  en Misère de la Philosophie ⁴. C’est un coup de maître, un écho moqueur, où le miroir renvoie une image déformée, grotesque, de l’original. La balle est renvoyée, la réplique est cinglante Plus tôt, dans les jardins brûlants de la pensée médiévale, Averroès ⁵, le Commen...

La Monadisation numérique

La Monadisation numérique   Par Abde El Ilah Zerarga  On observe aujourd’hui l'émergence d'un phénomène discret mais massif sur les plateformes de contenu : la prolifération de chaînes YouTube dont l’intégralité de la production est générée par l'intelligence artificielle. Individuellement, ces chaînes demeurent obscures, ne rassemblant que quelques dizaines d'abonnés et quelques centaines de vues. Collectivement, cependant, elles forment une nébuleuse significative, signalant une mutation profonde dans l'écosystème informationnel. Parmi les outils qui alimentent cette production, le Notebook LM de Google et sa fonctionnalité de synthèse audio occupent une place notable. Celle-ci produit un dialogue entre deux voix distinctes — masculine, grave et posée, et féminine, agréable et enjouée — qui s’animent dans une atmosphère de podcast culturel pour expliciter, débattre et illustrer un sujet avec une accessibilité remarquable. La technologie, bien que perfectible, a dé...

Le piège des mots

Le piège des mots  Par Abde El Ilah Zerarga  Il est des mots qui, tels des caméléons, changent de couleur selon le terrain où on les pose. Ils nous bercent d’une illusion de compréhension, alors qu’ils ne sont souvent que des coquilles vides que chaque époque, chaque discipline, chaque individu remplit à sa guise. Prenez le mot « loi ». Un simple monosyllabe, une apparence de clarté, et pourtant, un abîme de confusion. D’un côté, la loi prescriptive, celle qui dit « Tu ne tueras point ». Elle est l’œuvre fragile et orgueilleuse des hommes, un édifice de « tu dois » et de « il est interdit de » construit pour contenir le chaos social. Sa nature même est d’être transgressable. La braver, c’est affirmer, dans un geste absurde ou sublime, la liberté humaine. On peut lui désobéir ; c’est même pour cela qu’elle existe. Elle est un idéal, souvent imparfait, parfois injuste, toujours discutable. De l’autre, la loi descriptive. C’est la loi de la gravitation, celle de la thermodynamiqu...

La Trace et l'Oubli

La Trace et l'Oubli : Les Voies de la Postérité Par Abde El Ilah Zerarga  « La mort n’est rien pour nous, parce que tant que nous existons, la mort n’est pas là, et quand la mort est là nous nous sommes plus. » Épicure  L'aspiration à l'éternité se heurte immanquablement au mur de la finitude. Le cosmos lui-même, des étoiles filantes aux atomes réputés stables, est soumis aux lois implacables du temps. À l'échelle humaine, l'horizon biologique se limite à une poignée de décennies, souvent assombri par le déclin progressif du corps. L'éternité véritable, celle de l'être, apparaît ainsi comme une illusion. Face à cette évidence, une autre forme de perpétuation s'offre à l'ambition ou au génie : celle qui consiste à inscrire son nom dans le grand récit collectif, survivant à la disparition du corps physique. L'une des manifestations les plus concrètes de cette postérité est l'entrée du nom dans le langage, par le biais de l'antonomase ou de ...

Meursault, le vrai méchant de L'Étranger

Meursault, le vrai méchant de L'Étranger Par Abde El Ilah Zerarga   « Il n'y a pas de livres moraux ou immoraux. Les livres sont bien ou mal écrits. C'est tout. » (Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray) Près d'un siècle après sa publication, L'Étranger d'Albert Camus demeure un best-seller incontournable, souvent prescrit par les professeurs de littérature comme porte d'entrée vers la grande littérature. Depuis, des générations de jeunes lecteurs referment ce livre avec un sentiment de malaise : comment cette justice implacable a-t-elle pu condamner un homme pour n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère ? L'injustice paraît criante, le verdict scandaleux. Meursault, cet être sincère qui refuse l'hypocrisie sociale, semble victime d'une société impitoyable envers l'excentricité. Cette lecture, si répandue soit-elle, repose sur un malentendu. Elle s'inscrit dans le mythe de l'absurde camusien, cette vision d'un mond...