Des Titres
Des Titres
Par Abde El Ilah Zerarga
« Car là-haut, au ciel, le paradis n'est-il pas une immense bibliothèque ? » (Gaston Bachelard)
Dans le grand théâtre des lettres, les titres des livres s’élèvent comme des défis lancés à travers les âges. Ce ne sont pas de simples assemblages de mots, mais des balles de duel, des joutes polémiques qui traversent l’espace et le temps. Chaque œuvre répond à une autre, chaque phrase devient un défi, chaque titre, un manifeste.
Voyez ce jeu de miroirs, ces reflets inversés où la pensée se mesure et se défie. Marx ¹, cet artisan d’idéologies, ne se contente pas de réfuter Proudhon ² ; il retourne son propre titre comme un gant, transformant la Philosophie de la Misère ³ en Misère de la Philosophie ⁴. C’est un coup de maître, un écho moqueur, où le miroir renvoie une image déformée, grotesque, de l’original. La balle est renvoyée, la réplique est cinglante
Plus tôt, dans les jardins brûlants de la pensée médiévale, Averroès ⁵, le Commentateur, avait déjà manié cette arme redoutable. Face au Tahafut al-Falasifa ⁶ – L’Incohérence des Philosophes – d’Al-Ghazali ⁷, qui jetait l’anathème sur la raison, il ne se dérobe pas. Il répond par le Tahafut al-Tahafut ⁸ – L’Incohérence de l’Incohérence. Le titre lui-même est un édifice dialectique, une forteresse de logique élevée contre l’assaut de la foi mystique. C’est la raison qui, par la grâce d’une symétrie parfaite, retourne l’accusation contre son accusateur.
Et puis, il y a la transposition, le déplacement. Balzac ⁹, contemple l’édifice divin de Dante ¹⁰, la Comédie Divine qui mène de l’Enfer au Paradis. Mais le XIXe siècle est un monde désenchanté, où les anges ont déserté le ciel et où les démons habitent les faubourgs de Paris. Alors, il entreprend sa Comédie Humaine. Le divin a cédé la place à l’humain, trop humain. Le titre n’est plus une réplique, mais une translation, un changement de focale qui raconte la nouvelle cosmogonie : le ciel est vide, il ne reste que le théâtre bouillonnant et tragique des passions terrestres.
Ainsi, la bibliothèque universelle n’est pas un cimetière tranquille. C’est un champ de bataille où résonnent encore les clameurs des duellistes. Les livres s’appellent, se répondent, se narguent ou se saluent. Chaque titre est un appel qui se propage à travers les siècles. C’est une conversation infinie, parfois tendre,le plus souvent violente, où les morts parlent aux vivants, où les vivants défient les ombres. Chaque œuvre nouvelle est un pari contre l’oubli, un défi lancé à un prédécesseur, un dialogue avec un fantôme.
Notes :
1. Karl Marx né le 5 mai 1818 à Trèves dans le grand-duché du Bas-Rhin et mort le 14 mars 1883 à Londres, est un philosophe, économiste, historien, sociologue, journaliste, théoricien de la révolution[], du socialisme[ et du communisme.[6
2. Pierre-Joseph Proudhon, né le 15 janvier 1809 à Besançon et mort le 19 janvier 1865 à Paris, est un polémiste, journaliste, économiste, philosophe, homme politique et sociologue français. Précurseur de l'anarchisme, il est le seul théoricien révolutionnaire du XIXe siècle, avec Benoît Malon, à être issu du milieu ouvrier.
3. La philosophie de la misère est un essai de Pierre-Joseph Proudhon publié en 1846, où celui-ci cherche à montrer le double caractère, bon et mauvais, des réalités économiques qui lui sont contemporaines, comme la valeur, la division du travail et les machines.
4. La misère de la philosophie est une œuvre de Karl Marx parue en juin 1847 à Bruxelles en son exil. Son titre constitue une reprise inversée de l'ouvrage de Proudhon, Philosophie de la misère. Le texte est écrit en français bien que la plupart des œuvres de Marx soient écrites en allemand. Il s'agit d'une critique, reprenant point par point les arguments avancés dans Philosophie de la misère et tentant de les démonter ou de montrer qu'ils enfoncent des portes ouvertes.
5. Ibn Rochd de Cordoue (en arabe : ابْنُ رُشْدً, Ibn Rushd), plus connu en Occident sous son nom latinisé d'Averroès, est un philosophe, théologien, juriste et médecin musulman andalou de langue arabe du XIIe siècle, né le 14 avril 1126 à Cordoue en Andalousie et mort le 10 décembre 1198 à Marrakech au Maroc.
6. L'Incohérence des philosophes (en arabe : تهافت الفلاسفة, Tahafut al-falasifa) est le plus célèbre des traités philosophiques du penseur et théologien musulman Al-Ghazali, écrit vers 1093.
7. Abu Hamid Muhammad ibn Muhammad Al-Ghazali al-Tusi al-Nisaburi (1058-1111) est connu en Occident sous les noms latinisés d'Algazel ou Algazelus. Philosophe, théologien, logicien, juriste et mystique musulman d'origine perse, il est une figure majeure de la pensée musulmane.
8. L’Incohérence de l'Incohérence (en arabe : تهافت التهافت, Tahafut al-Tahafut) est un ouvrage du philosophe andalou Averroès, écrit en 1179.
9. Honoré de Balzac, né le 20 mai 1799 à Tours et mort le 18 août 1850 à Paris, est un écrivain français. Romancier, critique d'art, dramaturge, critique littéraire, essayiste, journaliste et imprimeur, il a laissé l'une des plus imposantes œuvres romanesques de la littérature française, avec plus de quatre-vingt-dix romans et nouvelles parus de 1829 à 1855, réunis sous le titre de La Comédie humaine.
10. Dante Alighieri est un poète, écrivain, penseur et homme politique italien de la république de Florence, né entre 1265 à Florence et mort en 1321 à Ravenne. Poète majeur du Moyen Âge, il est l'auteur de la Divine Comédie, souvent considérée comme la plus grande œuvre écrite dans cet idiome et l'un des chefs-d'œuvre de la littérature mondiale.
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