L'ignorance c'est la force

L’ignorance c'est la force 

Par Abde El Ilah Zerarga 


L'ignorance n'est pas simplement une force, comme le proclame le sinistre slogan de l'Angsoc dans 1984 ; elle est une forme de grâce originelle. Elle est cet état de quiétude où l'action reste possible parce que son issue demeure voilée. Tout fonctionne, ou presque, tant que dure l'illusion. L'effondrement commence au moment où l'on cesse d'être ignorant, où l'on perçoit la vanité inéluctable de nos entreprises. Toute action est motivée par l'espoir de réussir, et cet espoir est nourri par l'incertitude. La clairvoyance, elle, risque de saper toute espérance, et par conséquent, toute volonté d'agir.

Albert Camus souligne cet effet dans Le Mythe de Sisyphe : « Si ce mythe est tragique, c'est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l'espoir de réussir le soutenait ? » Il étend cette observation à la condition moderne : « L'ouvrier d'aujourd'hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n'est pas moins absurde. Mais il n'est tragique qu'aux rares moments où il devient conscient. » Le malheur n'est donc pas dans la tâche elle-même, mais dans la conscience de son absurdité.

Cette malédiction de la connaissance possède des origines mythologiques profondes. Le mythe de Prométhée, qui déroba le feu aux dieux pour le donner aux hommes, en est la première allégorie. Prométhée fut condamné à un supplice éternel pour ce crime : enchaîné à un rocher, un aigle lui dévorant le foie sans cesse. Le savoir et la technologie (le feu) s'accompagnent ainsi d'une punition divine. Le progrès se paie au prix fort : la conscience de notre condition et le châtiment qui l'accompagne.

L'autre récit fondateur est, bien sûr, celui de la Genèse. Dans le Jardin d'Éden, l'humanité vivait dans une ignorance béate, une harmonie sans conflit. La consommation du fruit de l'Arbre de la Connaissance du bien et du mal marqua la fin de cette innocence. Le châtiment fut immédiat : l'expulsion du Paradis, l'introduction de la souffrance, du labeur et de la mort. « Vous gagnerez votre pain à la sueur de votre front ». La connaissance n'a pas libéré l'homme ; elle l'a exilé.

La science moderne, héritière de cette quête prométhéenne, poursuit des objectifs qui résonnent avec ces vieux récits : comprendre, prévoir, modifier. Mais le bonheur que l'on pourrait en attendre s'évapore à mesure que l'ignorance recule. Max Weber a théorisé ce phénomène sous le nom de « désenchantement du monde », le remplacement du mystère par la froide raison.

Nietzsche, dans Avenir de la science (Humain, trop humain), analyse les conséquences à long terme de ce processus avec un pessimisme acéré. Il observe que le plaisir de la science s'atténue avec le temps : « La science donne à celui qui y consacre son travail et ses recherches beaucoup de satisfaction, à celui qui en apprend les résultats, fort peu. Mais, puisque peu à peu toutes les vérités importantes de la science deviennent ordinaires et communes, même ce peu de satisfaction cesse d’exister. »

Le danger, selon lui, est que la science, en sapant les croyances consolatrices comme la métaphysique, la religion et l'art, tarit une source essentielle de plaisir et de force vitale. Sa solution est aussi cynique que lucide : « C’est pourquoi une culture supérieure doit donner à l’homme un cerveau double, quelque chose comme deux compartiments du cerveau pour sentir, d’un côté, la science, de l’autre, ce qui n’est pas la science : existant côte à côte, sans confusion, séparables, étanches : c’est là une condition de santé. »

Cette « condition de la culture supérieure » – la capacité à maintenir une schizophrénie mentale salutaire entre la raison et l'illusion – est cruciale. Sans elle, Nietzsche prédit un effondrement : « Si l’on ne satisfait point à cette condition de la culture supérieure, on peut prédire presque avec certitude le cours ultérieur de l’évolution humaine : l’intérêt pris à la vérité cessera à mesure qu’elle garantira moins de plaisir ; parce qu’il s’y attache du plaisir, l’illusion, l’erreur, la fantaisie reconquerront pas à pas leur territoire auparavant occupé : la ruine des sciences, la rechute dans la barbarie en seront la conséquence prochaine. »

Ainsi, le cycle semble inéluctable. De Prométhée à l'Arbre de la Connaissance, de Sisyphe à l'ouvrier moderne, le même schéma se répète : la connaissance s'offre comme une libération, mais se révèle être une condamnation à la lucidité. Nous sommes les enfants d'Ève et de Prométhée, éternellement partagés entre le désir de savoir et la nostalgie du Paradis perdu. Notre seul espoir de santé mentale, selon Nietzsche, résiderait dans un paradoxe insoutenable : devenir assez intelligents pour comprendre la vérité, et assez sages pour continuer à croire à nos illusions. Un jeu d'équilibriste dont l'issue, à en croire le philosophe, est plus qu'incertaine.




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