La Course de la Reine Rouge
La Course de la Reine Rouge
Réflexions sur l'université algérienne et le paradoxe du diplôme
Par Abde El Ilah Zerarga
Des chiffres qui impressionnent
Les statistiques algériennes en matière d'enseignement supérieur ont de quoi frapper les esprits. En 2024, le pays compte près d'un million huit cent mille étudiants inscrits dans ses universités, ce qui représente un taux de scolarisation universitaire avoisinant les cinquante-cinq pour cent. Plus d'un jeune en âge d'étudier sur deux se trouve effectivement assis dans un amphithéâtre. Ce chiffre place l'Algérie bien au-dessus de la moyenne africaine, et même au-dessus de la moyenne mondiale, à mi-chemin entre les nations émergentes et les grandes puissances éducatives comme la Corée du Sud ou les pays d'Europe occidentale.
Le pays s'est doté de plus d'une cinquantaine d'universités, d'une quarantaine d'écoles supérieures, de centres universitaires disséminés aux quatre coins du territoire. Des inaugurations, des rubans coupés, des discours fiers. La vitrine est impressionnante. Et pourtant, derrière cette façade de modernité éducative, quelque chose grince.
Le paradoxe qui dérange
L'Algérie vit aujourd'hui une contradiction saisissante. D'un côté, un chômage des diplômés universitaires qui atteint des proportions alarmantes. De l'autre, des secteurs entiers de l'économie nationale qui peinent à recruter des mains qualifiées. Le bâtiment manque de techniciens. L'agriculture manque de cadres. Et dans les domaines les plus stratégiques — les hydrocarbures, l'ingénierie, la médecine spécialisée — le pays continue d'importer de l'expertise étrangère, payée en devises, pour accomplir ce que ses propres diplômés ne sont pas en mesure de faire.
Ce paradoxe n'est pas le fruit du hasard. Il est le résultat d'un système qui a longtemps confondu scolarisation et formation, quantité et qualité, diplôme et compétence. Former des centaines de milliers d'étudiants en droit, en lettres ou en sciences sociales coûte peu et se fait vite. Il suffit d'une salle, d'un tableau, d'un enseignant. Nul besoin de laboratoires, de matériel spécialisé, de liens avec l'industrie. La facture est légère. Les conséquences, elles, sont lourdes.
Une politique qui court après les chiffres
Le problème de fond est politique. Il s'agit d'une gouvernance qui a appris à se mesurer en statistiques plutôt qu'en résultats réels. Un taux d'inscription universitaire élevé se communique bien. Une inauguration se photographie. Un discours sur le savoir et la jeunesse se prononce facilement. En revanche, reconnaître que des décennies d'expansion universitaire n'ont pas produit l'économie du savoir promise, cela demande un courage que les appareils d'État exercent rarement sur eux-mêmes.
Il y a aussi, dans cette expansion effrénée, une logique implicite de soupape sociale. Un jeune inscrit à l'université est un jeune qui attend, qui patiente, qui reporte ses questions sur l'avenir à plus tard. Le campus devient une salle d'attente géante, confortable pour le court terme, explosive si rien ne change à long terme. Car ces jeunes finissent toujours par sortir, diplôme en main, face à un marché du travail qui ne les attendait pas.
L'inflation du diplôme, ou la dévaluation silencieuse
C'est ici qu'intervient la figure la plus saisissante de cette réalité, celle que Lewis Carroll avait anticipée sans le savoir dans son roman De l'autre côté du miroir. La suite de Alice au pays des merveilles. Dans ce conte, Alice se retrouve dans un pays où elle court à perdre haleine aux côtés de la Reine Rouge, sans pour autant avancer d'un seul pas. Interloquée, elle fait remarquer à la Reine que chez elle, dans le monde réel, on arrive quelque part quand on court vite. La Reine lui répond : « Ici, il faut courir aussi vite que possible simplement pour rester au même endroit. Si tu veux aller ailleurs, tu dois courir au moins deux fois plus vite. »
Cette image est d'une précision troublante pour décrire ce qui se passe dans le rapport entre le diplôme et l'emploi en Algérie. Le système universitaire a progressivement abaissé ses exigences pour produire plus de diplômés, afficher de meilleurs taux de réussite, et alimenter des statistiques flatteuses. Le diplôme s'est démocratisé. Et c'est précisément parce qu'il s'est démocratisé qu'il a perdu sa valeur distinctive.
Le marché du travail a répondu mécaniquement à cette dévaluation : puisque tout le monde a une licence, la licence ne suffit plus. On exige désormais un master pour des postes qui se contentaient d'un bac plus deux. Demain, peut-être, un doctorat pour ce qui nécessitait hier un master. Non pas parce que les tâches sont devenues plus complexes, mais parce qu'il faut bien trouver un critère de sélection quand le diplôme a perdu sa valeur discriminante.
Ainsi le jeune algérien se retrouve à courir comme Alice, de plus en plus vite, de plus en plus longtemps, accumulant les années d'études et les titres académiques, pour finalement se retrouver au même point de départ : face au chômage, face à l'attente, face à une promesse non tenue. Il a joué le jeu qu'on lui avait proposé. Il a passé cinq, six, sept ans de sa vie à l'université. Il a décroché son titre. Et il découvre, au seuil de l'âge adulte, que ce titre n'ouvre pas les portes qu'on lui avait promises. Pire : il se retrouve stigmatisé s'il envisage une reconversion dans les métiers techniques, dans le bâtiment ou dans l'agriculture, ces secteurs jugés indignes d'un diplômé. La culture du « parchemin » universitaire comme ascenseur social unique a fabriqué une impasse.
La société sait. Le politique fait semblant de ne pas savoir.
Ce qui est peut-être le plus révélateur dans cette situation, c'est l'écart entre la lucidité de la société et l'indifférence affichée du pouvoir. Dans les familles algériennes, dans les amphis, dans les cafés où les diplômés chômeurs tuent le temps, on parle abondamment de la baisse du niveau, du chômage des universitaires, du fossé entre la formation et le marché réel. Le diagnostic est posé, partagé, discuté. La société a, collectivement, compris le problème.
Mais du côté des ministères et des tribunes officielles, le discours reste celui de la fierté et de la progression. On inaugure, on chiffre, on célèbre. Nul responsable ne prend le microphone pour nommer explicitement ce que tout le monde ressent. C'est une rupture profonde entre le réel vécu et le réel narré, et cette rupture est en elle-même un symptôme du mal qui ronge le système.
Vers une autre idée de la formation
Sortir de cette course de la Reine Rouge supposerait d'abord de l'admettre. Admettre que l'université ne peut pas être la seule voie légitime vers la dignité sociale et professionnelle. Admettre que former un technicien en génie civil ou un agriculteur spécialisé est aussi noble, aussi utile, et souvent plus rentable économiquement, que de produire en masse des diplômés en sciences humaines sans débouchés.
Cela supposerait également de renouer le lien rompu entre l'université et l'économie réelle, de dépasser la logique du stage décoratif pour construire de vraies passerelles entre les amphithéâtres et les entreprises, entre la recherche et la production. Et surtout, cela supposerait de revaloriser culturellement la formation professionnelle, de lui rendre la respectabilité que des décennies de hiérarchisation sociale lui ont confisquée.
La médecine algérienne montre que c'est possible. Là où l'exigence a été maintenue, là où la sélection a tenu bon, le diplôme a gardé sa valeur et ses détenteurs trouvent leur place. Ce n'est pas une exception miraculeuse. C'est simplement la preuve que la qualité est une politique, pas une fatalité.
L'Algérie a les ressources humaines, le potentiel intellectuel et l'énergie d'une jeunesse nombreuse et avide d'avenir. La question n'est pas de savoir si ce potentiel existe. La question est de savoir si ceux qui tiennent les leviers de l'éducation accepteront un jour d'arrêter de courir pour rester sur place, et de commencer à marcher dans la bonne direction.
La métaphore de la reine rouge est saisissante...
RépondreSupprimerSinon, le vide de l'université n'est que l'aboutissement d'une enfance sacrifiée sur l'autel du paraître, où l'on achète des cours de soutien avant même de savoir lire pour nourrir une machine qui ne produit que des titres. On célèbre avec fracas chaque étape d'un parcours scolaire qui, de la primaire à la faculté, substitue le spectacle de la réussite à la réalité de la compétence.
Comment ne pas désespérer d'un système où la philosophie s'apprend par cœur et le savoir s'efface devant la stratégie, transformant l'examen en une simple formalité comptable où la note remplace l'intelligence."
Et tout le monde est complice: les parents n'ont jamais autant sacrifié pour des diplômes dont ils n'ont jamais eu aussi peu d'estime. Les enseignants vendent à prix d'or, le soir, ce qu'ils ont renoncé à transmettre le matin...