Petite philosophie de l’insomnie mortelle
Petite philosophie de l’insomnie mortelle
Par Abde El Ilah Zerarga
Il est 3 heures du matin. Je me réveille, paralysé par la conscience de la mort. Ma propre finitude, ma disparition inéluctable. Mes projets, mes espoirs, mes souvenirs – tout cela s'évanouira aussi vite que la vie aura quitté ce corps. Un voyage vers l'abîme, sans promesse de retour. Qui n'a jamais éprouvé ce sentiment ? Peut-être personne, peut-être seulement moi. Peut-être tout le monde, mais ils ont simplement eu la bonne idée de se rendormir.
Les religions, pour une fois unanimes, affirment que la mort n'est qu'un passage vers un autre monde, le vrai monde. Une transition certes douloureuse, mais nécessaire pour accéder à l'immortalité. Je ne remets pas en cause cette croyance ; je constate seulement que personne n'est revenu de la mort pour nous le confirmer, pour rassurer les anxieux. Les religions offrent une réponse simple, presque un analgésique contre la panique nocturne. J'ignore son effet sur les autres, mais je vois que les plus fidèles croyants ne sont pas pressés de quitter ce monde. Je vois aussi leur chagrin face à la perte d'un proche. Alors je me dis que cette promesse de vie après la mort n'apporte pas l'apaisement escompté contre l'angoisse de l'anéantissement. Ils croient à une vie éternelle, mais ils agissent comme si l'agonie aboutissait au néant. Peut-être que, au fond, ils ne sont pas si sûrs.
Explorons un instant l’hypothèse matérialiste, diamétralement opposée à celle des religions : la mort comme la fin de toute chose. La mort comme achèvement. Le moment où nous rendons ce tas d'atomes à la nature, qui les réagence en de nouvelles configurations, comme elle le fait depuis des milliards d'années. Une partie de moi deviendra peut-être une feuille d’arbre, ou un ver de terre, ou la nageoire d’une baleine. C'est une forme de consolation, mais disons que je n'ai pas très envie de presser le mouvement.
Épicure, avec son détachement élégant, apporte sa pierre à l'édifice : « La mort n'est rien pour nous, car quand nous sommes, la mort n'est pas là, et quand la mort est là, nous ne sommes plus. » L'aphorisme est percutant, mais suffit-il ? L'effet de la formule s'estompe vite. Le fait que la vie et la mort ne puissent coexister n'atténue en rien l'angoisse de la dissolution de mon égo. Techniquement c’est vrai. L'argument d'Épicure est logique, mais il ne touche pas le cœur du problème. Car ce qui m'étreint à 3 heures du matin, ce n'est pas tant la souffrance physique de la mort que l'absurdité qu'elle révèle : pourquoi agir, aimer, construire, si tout doit s'évanouir ? L'angoisse de la mort est peut-être la forme la plus aiguë d’un sentiment plus large, celui de l'absurdité de la condition humaine.
Les existentialistes voient dans cette angoisse le cœur de notre rapport à la vie. Camus – que je considère comme existentialiste malgré son refus des étiquettes – propose dans Le Mythe de Sisyphe une réponse héroïque à l'absurdité de la condition humaine, face au « silence éternel des espaces infinis ». Il écrit : « Chercher ce qui est vrai n'est pas chercher ce qui est souhaitable. Si pour échapper à la question angoissée : Que serait donc la vie ? il faut, comme l'âne, se nourrir des roses de l'illusion, plutôt que de se résigner au mensonge, l'esprit absurde préfère adopter sans trembler la réponse de Kierkegaard : le désespoir. » Mais cette attitude téméraire me semble parfois plus proche de la révolte adolescente que d'un positionnement philosophique profond. C'est beau, l'héroïsme, mais à 3 heures du matin, tout seul dans mon lit, ça ressemble surtout à de l'insomnie agitée.
Du côté de la philosophie analytique – la branche la moins poétique de la discipline – une voie prometteuse s'ouvre. Thomas Nagel, célèbre pour son article « What is it like to be a bat ? », explore dans un texte moins connu de 1971, The Absurd , une piste jusqu'alors négligée. Il définit l'absurdité de la vie humaine comme la dissonance entre le sérieux avec lequel nous prenons nos existences (perspective subjective) et le détachement avec lequel nous pouvons les observer (perspective objective). Contrairement à Camus, Nagel soutient que l'absurde n'est pas dans le monde, mais dans la collision entre nos aspirations et la réalité. La perspective objective, le sub specie aeternitatis (le point de vue de l'éternité), nous place en hauteur pour observer notre finitude avec ce que Nagel appelle l'ironie.
Nagel réfute les arguments courants sur l'absurdité. Dire que « rien ne comptera dans un million d'années » est illogique : si rien ne compte à ce moment-là, alors rien ne compte maintenant, y compris le fait même que cela ne comptera pas. L'absurde n'est pas le ridicule : la vie n'est pas absurde parce qu'elle serait insignifiante, mais parce que nous agissons comme si elle était significative tout en sachant qu'elle ne l'est peut-être pas. La solution selon Nagel n'est ni le désespoir ni la révolte, mais l'ironie : accepter l'absurdité de la situation sans la prendre trop au sérieux, avec humilité et distance. En somme, il s'agit de rire de soi-même avant que l'univers ne le fasse – ce qui est élégant, et ne nécessite même pas de sortir du lit.
Mais une autre voix, plus ancienne, plus souterraine, me parvient cette nuit. Elle ne vient pas de la philosophie, mais du mythe. Wajdi Mouawad, dans son cours au Collège de France, Les verbes de l'écriture, raconte :
« Pandore, libérant tous les maux qui ont fait le malheur de l'humanité, eut juste le temps de refermer la boîte avant que ne sorte le pire d'entre eux : le désespoir. Si Pandore l'avait laissé échapper, chaque humain verrait inscrit sur le front dès sa naissance la date de sa mort. Et ce savoir-là aurait été le véritable désespoir. Et parce que nous ignorons cette date que la vie nous est possible, que nous pouvons faire des projets. Il suffit pour toucher au vertige qu'aurait été ce désespoir, de prendre conscience qu'entre le 1er janvier et le 31 décembre, chacun de nous passe sans le savoir par la date anniversaire de sa mort future. »
Il est maintenant 4 heures. Il est temps de se rendormir. L'angoisse n'a pas disparu, mais elle s'est apaisée. Toutes ces voix – Épicure, Camus, Nagel, et maintenant Mouawad – m'ont tenu compagnie. L'univers ne porte pas de sens intrinsèque. Mais il a permis l'essor en son sein de créatures capables de s'interroger sur le sens de leur propre existence, et surtout, il leur a caché l'essentiel. C'est peut-être cela, ce voile d’ignorance, cette grâce : ne pas savoir.
Il faut se rendormir, maintenant, car je travaille demain. Si j'y arrive.
Ton article me rappelle une métaphore entre l'absurdité de la vie et notre acharnement à la vivre, que j'ai lue un jour et que je trouve bouleversante: "On sait que le château de sable sera balayé par la marée, mais le plaisir est dans la construction, pas dans la durée du château."
RépondreSupprimerPersonnellement, ce qui m'angoisse encore davantage, ce n'est pas ma propre disparition, c'est surtout que des personnes qui me sont chères partent avant moi. Je crois que si on devait partir tous ensemble, la mort ne serait qu'un voyage collectif, une migration. L'insupportable, ce n'est pas tant de ne plus être, c'est d'être celui qui reste sur la plage alors que les autres châteaux ont été emportés.
Cela dit, un être capable de forger un tel bijou littéraire et philosophique a déjà, d'une certaine manière, triomphé de la mort.
Dans cent ans, quelqu'un pourra lire ces lignes et ressentir ta présence à travers tes mots.
indeed i have felt the presence of a beautiful heart and mind, may he find a true resolution for his suffering
SupprimerTes mots sur la trace laissée par l'écriture m'apportent une forme d'apaisement. Si ces lignes peuvent encore "vibrer" dans un siècle, alors l'insomnie de cette nuit-là n'aura pas été vaine. Merci
RépondreSupprimerIn my humble opinion of life, i see that the part of me that clings to life, is the part of me that forgot its true nature and i say its only a "part" for in that expression is a deep meaning, because what is a self and how can there be parts to a self, how one can measure or quantify the internal experience of the self, and with that question in mind it, it brought with it a crisis of identity, not only the question of who am i but rather, what even am i?, science and philosophy have gone only so much in answering this question, am i only the flesh and bones of this corps, or am i the feelings and emotions that rise and subside, or am i at the top of temple of thoughts and thinking, where am i exactly, which of me is the real me or is it all an illusion, what is faith and what are dreams and what is inspiration, but there must be a real concrete and objective reality if there is an illusion, a reality that is not accessed through thought nor emotion a reality so absolute you needn't scientific proof or rational thought to explain, and words fail to describe the ineffable truth of it all.
RépondreSupprimeri BELIEVE that our true essence is divinity itself, its the eternal conciousness of being, god isn't out there somewhere in the heavens but he is within us he is our essence and reality and the phrase لا الله الا الله isn't just a claim for the inexistence of multiple gods but rather a claim for an absolute unity with him, he is الحق meaning the real and thus what is not devine and and true is only an illusion of multitude, in a hadith by the prophet peace be upon him he says مَنْ عَرَفَ نَفْسَهُ فَقَدْ عَرَفَ رَبَّهُ thus making the journey to attaining this knowledge an internal one rather than external
and going back to the first lines i wrote and talk a bit more about the part of us that fears annihilation and with a widened perspective we can now understand that its not the entirety of our being, the EGO or the personality clings to life because it knows its not eternal it knows its only illusory though we need it in this journey but identifying with it will only cause pain and suffering, i'll finish this writing with a quote i read yesterday of the sufi master ahmed al ghazali not to mistake him with his brother abou hamed al ghazali he says "everything that reveals god can veil you from god, and everything that veils you from god can also reveal god" may we find you at peace inshallah.
Traducution en francais:
RépondreSupprimerÀ mon humble avis, la part de moi qui s'accroche à la vie est celle qui a oublié sa véritable nature. Je dis bien « part », car cette expression recèle un sens profond. Qu'est-ce que le soi ? Comment peut-il être divisé en parties ? Comment mesurer ou quantifier l'expérience intérieure du soi ? Cette question a engendré une crise d'identité, non seulement la question de savoir qui je suis, mais plutôt : que suis-je vraiment ? La science et la philosophie n'ont fait que partiellement répondre à cette question. Suis-je seulement la chair et les os de ce corps, ou les sentiments et les émotions qui surgissent et s'apaisent, ou suis-je au sommet du temple de la pensée ? Où suis-je exactement ? Quelle part de moi est le vrai moi, ou tout n'est-il qu'illusion ? Qu'est-ce que la foi, qu'est-ce que les rêves, qu'est-ce que l'inspiration ? S'il n'y a qu'illusion, il doit exister une réalité réelle, concrète et objective, une réalité inaccessible à la pensée et à l'émotion, une réalité si absolue qu'aucune preuve scientifique ni pensée rationnelle n'est nécessaire pour l'expliquer, et que les mots sont impuissants à la décrire. Décrire l'ineffable vérité de tout cela. Je crois que notre véritable essence est la divinité elle-même, la conscience éternelle de l'être. Dieu n'est pas là-bas, quelque part dans les cieux, mais il est en nous. Il est notre essence et notre réalité. L'expression « لا الله الا الله » n'est pas seulement une affirmation de l'inexistence de plusieurs dieux, mais plutôt une affirmation d'une unité absolue avec lui. Il est « الحق », c'est-à-dire le réel. Ainsi, ce qui n'est pas divin et vrai n'est qu'une illusion de la multitude. Dans un hadith du Prophète (que la paix soit sur lui), il dit : « مَنْ عَرَفَ نَفْسَهُ فَقَدْ عَرَفَ رَبَّهُ », faisant ainsi du chemin vers l'acquisition de cette connaissance un chemin intérieur plutôt qu'extérieur.
Et aller Pour revenir aux premières lignes que j'ai écrites, parlons un peu plus de cette part de nous qui craint l'anéantissement. Avec une perspective élargie, nous pouvons maintenant comprendre que ce n'est pas la totalité de notre être. L'ego, ou la personnalité, s'accroche à la vie parce qu'il sait qu'elle n'est pas éternelle, qu'elle n'est qu'illusion. Bien que nous en ayons besoin dans ce voyage, s'identifier à lui ne peut qu'engendrer douleur et souffrance. Je terminerai ce texte par une citation que j'ai lue hier, du maître soufi Ahmed al-Ghazali (à ne pas confondre avec son frère Abou Hamed al-Ghazali) : « Tout ce qui révèle Dieu peut vous voiler de Dieu, et tout ce qui vous voile de Dieu peut aussi révéler Dieu. » Puisse la paix vous accompagner, incha'Allah.