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Affichage des articles du décembre, 2025

De la convergence et du dualisme

De la convergence contre le dualisme Par Abde El Ilah Zerarga  « Si nous pouvions voir les rouages de l'âme comme nous voyons ceux d'un moulin, nous n'y trouverions que de la matière en mouvement, et pourtant, c'est de là que jaillit la pensée. » (Leibniz, La Monadologie) Le dualisme n'a pas disparu. Il est toujours là, ancré dans nos intuitions les plus profondes. Interrogez n'importe qui sur la nature de l'intelligence, de la conscience ou de la créativité humaine, et malgré la diversité des réponses, une conviction sous-jacente émerge presque toujours : l'être humain possède quelque chose de fondamentalement différent, quelque chose qui le distingue radicalement des machines. Son expérience serait unique, et ce qui en résulte — création artistique, expression authentique, pensée véritable — le serait tout autant. Plutôt que de revisiter les incohérences classiques du dualisme, je propose d'emprunter un chemin moins fréquenté, celui de la biologie...

Le Mythe de l’inspiration

Le Mythe de l’inspiration Par Abde El Ilah Zerarga « On ne sais ce qu'on veut dire que lorsqu'on l'a dit. » (Alain,  Propos sur le Bonheur ) En dressant la liste des catastrophes qui menacent l'écrivain, une seule domine vraiment : l’angoisse de la page blanche. Ni la critique, ni l'indifférence, ni le rejet ne rivalisent avec ce sentiment d'être dépossédé de soi-même, d'attendre une visite qui ne vient pas. Car enfin, peut-on forcer l'inspiration à surgir, comme on forcerait un invité récalcitrant à franchir le seuil ? On essaie pourtant. Une demi-heure de méditation, peut-être, pour que l'idée se cristallise dans le silence intérieur. Ou ce podcast de développement personnel qui promet de débloquer votre potentiel créatif en sept étapes. Mieux encore : cette formation en ligne pour devenir romancier à succès — vendue, ironie du sort, par quelqu'un dont le seul best-seller reste précisément la formation elle-même. Car vendre la recette rapporte...

De l'originalité de la création humaine

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De l'originalité de la création humaine Par Abde El Ilah Zerarga « Tout texte se construit comme mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d'un autre texte. » (Julia Kristeva, Semeiotikè )   La quête du propre de l'homme Depuis que les hommes ont commencé à réfléchir sur leur propre condition – exercice que certains appellent philosopher – une question obsédante traverse les siècles : qu'est-ce qui nous distingue absolument du reste du vivant ? Quel est le propre de l'homme ? Les réponses ont foisonné au fil du temps : la politique, la guerre, l'agriculture, la fabrication d'outils, le rire, la conscience de la mort... Autant de lignes de démarcation censées nous isoler, nous élever au-dessus de l'animalité. Mais l'histoire de cette quête est aussi celle d'un repli progressif, d'une série de capitulations forcées devant l'avancée des connaissances. Les éthologues ont porté les premiers coups décisifs. Jane Goodall...

Les métamorphoses de l’argument ontologique

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Les métamorphoses de l’argument ontologique Par Abde El Ilah Zerarga  « Ce qui est simple est toujours faux. Ce qui ne l'est pas est inutilisable. » (Paul Valéry, Tel Quel ) Dans l’histoire des idées, peu de raisonnements sont aussi élégants et austères que l’argument ontologique. Il cherche à prouver l’existence de Dieu par la seule logique : si Dieu est l’être le plus parfait que l’on puisse concevoir, alors il doit exister dans la réalité, car exister rend plus accompli qu’être une simple idée. De Saint Anselme à Descartes puis Gödel, cet argument a fasciné les esprits rigoureux. Il a aussi suscité des réfutations célèbres, comme celle d’Emmanuel Kant qui jugea que l’existence n’est pas un attribut comme les autres. Mon but ici n’est pas de trancher ce débat ancien, que la philosophie contemporaine continue d'analyser avec des outils précis (comme la théorie des objets abstraits d’Edward Zalta). Il est plutôt de montrer comment cette structure logique, loin d’être une curio...

Le dernier inventaire avant la fin du monde

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Le dernier inventaire avant la fin du monde  Par Abde El Ilah Zerarga « Man gave names to all the animals In the beginning, in the beginning Man gave names to all the animals In the beginning, long time ago » Le 13 octobre 2016, l'attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan provoqua un séisme dans le champ des belles lettres. Au-delà des controverses corporatistes contestant la légitimité d'un musicien à obtenir cette distinction, ce geste de l'Académie suédoise a réactivé une vérité ancienne, souvent oubliée des exégètes : la fonction primordiale du poète n'est pas seulement de chanter, mais de nommer le monde pour le faire exister. Cette intuition traverse l'œuvre dylanienne, et se cristallise de manière troublante dans Man Gave Names to All the Animals (1979). Sous l'apparente simplicité d'une ritournelle reggae, Dylan y exprime une résonance théologique profonde. En réactivant le mythe adamique, il suggère une continuité fascinante entre le verb...

La langue qui façonne le regard

La langue qui façonne le regard Par Abde El Ilah Zerarga   « Les limites de mon monde sont les limites de ma langue. »  (Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus) Imaginez une promenade en forêt. Vous voyez des arbres, partout des arbres. Votre compagnon botaniste, lui, voit des chênes pédonculés, des charmes communs, des bouleaux verruqueux. Là où vous ne distinguez qu'une masse verte indifférenciée, il perçoit un monde structuré, nommé, différencié. Ce n'est pas qu'il possède un œil plus perçant que le vôtre : c'est qu'il dispose des mots pour découper le réel autrement. L'ornithologue qui vous accompagne ne voit pas non plus ce que vous voyez. Quand un oiseau traverse le sentier, vous dites « tiens, un oiseau ». Lui identifie instantanément la mésange charbonnière, reconnaît le vol du pic épeiche, distingue le chant du rouge-gorge de celui du merle. L'entomologiste, de son côté, repère des coccinelles à sept points, des carabes dorés, des lucan...

L'enseignement de Balzac, ou la comédie du monde actuel

L'enseignement de Balzac, ou la comédie du monde actuel Par Abde El Ilah Zerarga   « J'ai plus appris dans Balzac sur l'économie et la politique qu'en lisant les économistes et les historiens ». (Friedrich Engels) Lors d'une conversation avec un ami, nos échanges, vagabondant de l'enseignement à la littérature, et des courants classiques à leurs monstres sacrés, ont fini par cristalliser notre attention sur un nom : Honoré de Balzac. Chacun plongé dans un chapitre de La Comédie humaine,  nous partagions cette ferveur. L'admiration était vive dans le regard de mon ami, pour qui Balzac trône, sans partage, au panthéon des auteurs du XIXe siècle. Si je partageais son enthousiasme, l'envie me prit de jouer l'avocat du diable et de lui poser une question taquine : « Quel est l'intérêt d'enseigner Balzac aujourd'hui ? » Non point celui de le lire – un passionné n'a que faire de justifications utilitaires –, mais bien celui de l'inscrire...