La langue qui façonne le regard
La langue qui façonne le regard
Par Abde El Ilah Zerarga
« Les limites de mon monde sont les limites de ma langue. » (Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus)
Imaginez une promenade en forêt. Vous voyez des arbres, partout des arbres. Votre compagnon botaniste, lui, voit des chênes pédonculés, des charmes communs, des bouleaux verruqueux. Là où vous ne distinguez qu'une masse verte indifférenciée, il perçoit un monde structuré, nommé, différencié. Ce n'est pas qu'il possède un œil plus perçant que le vôtre : c'est qu'il dispose des mots pour découper le réel autrement.
L'ornithologue qui vous accompagne ne voit pas non plus ce que vous voyez. Quand un oiseau traverse le sentier, vous dites « tiens, un oiseau ». Lui identifie instantanément la mésange charbonnière, reconnaît le vol du pic épeiche, distingue le chant du rouge-gorge de celui du merle. L'entomologiste, de son côté, repère des coccinelles à sept points, des carabes dorés, des lucanes cerf-volants, là où vous n'apercevez qu'un fourmillement confus d'insectes.
Cette expérience familière illustre quelque chose de plus profond qu'une simple question d'expertise. Elle touche à la manière dont le langage organise notre perception du monde. Dans les années 1930 et 1940, deux linguistes américains, Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf, ont formulé une hypothèse troublante : les catégories de notre langue maternelle ne se contentent pas d'étiqueter une réalité préexistante. Elles sculptent activement notre façon de percevoir, de penser, d'expérimenter le monde.
L'hypothèse Sapir-Whorf, comme on l'appelle aujourd'hui, suggère qu'il existe un lien de causalité entre nos structures linguistiques et nos représentations mentales. Les locuteurs de langues différentes ne se contentent pas de désigner les mêmes choses avec des sons différents : ils habitent, dans une certaine mesure, des univers cognitifs distincts.
Prenons l'exemple russe, souvent cité. Là où le français dispose d'un seul mot, « bleu », avec ses nuances « clair » et « foncé », le russe utilise deux termes fondamentalement distincts : goluboy pour les bleus clairs et siniy pour les bleus foncés. Ce ne sont pas des variantes d'un même concept, mais deux couleurs aussi différentes, pour un russophone, que le sont le rouge et le rose pour un francophone. Des études ont montré que cette distinction lexicale se traduit par une sensibilité perceptive accrue : les russophones identifient plus rapidement les nuances de bleu que les francophones, comme si leur œil avait été entraîné par leur vocabulaire.
La langue des Inuits, autre exemple classique, possèderait de nombreux mots pour désigner la neige – neige qui tombe, neige tassée, neige poudreuse, neige gelée. Cette richesse lexicale n'est pas un luxe poétique : c'est une nécessité pratique qui reflète et renforce une attention particulière aux états de la neige, déterminante pour la survie dans l'Arctique.
Whorf lui-même, avait étudié les langues amérindiennes, notamment le hopi. Il notait que cette langue structure le temps différemment de l'anglais ou du français. Là où nous parlons du temps comme d'une ligne sur laquelle on se déplace (« le week-end approche », « le passé est derrière nous »), le hopi conceptualise le temps autrement, sans cette métaphore spatiale. Whorf en déduisait que les Hopis ne pensent pas le temps comme nous le pensons.
Mais l'hypothèse Sapir-Whorf ne concerne pas que les couleurs, la neige ou les structures temporelles. Elle touche aussi, de manière plus troublante, à notre façon de nommer et de comprendre les relations humaines, la violence, le pouvoir. Considérons un exemple contemporain : le mot « féminicide ».
Lorsqu'une femme décède sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint, les journaux français parlaient traditionnellement de « crime passionnel ». Deux mots qui, dans leur apparente neutralité descriptive, véhiculent une vision du monde. La « passion » évoque l'emportement, la fatalité tragique, presque une circonstance atténuante. Elle inscrit le meurtre dans une narration romantique, celle de l'amour qui dérape, du drame individuel et exceptionnel.
Le terme « féminicide », lui, raconte une tout autre histoire. Forgé sur le modèle de « génocide » et « homicide », composé du latin femina et du suffixe -cide, il apparaît pour la première fois en 1976, à Bruxelles, lors du Tribunal international des crimes contre les femmes, où Simone de Beauvoir joue un rôle central. Selon Margot Giacinti, doctorante en science politique à l'École Normale Supérieure de Lyon, ce terme cherche à « désigner le fait que des femmes sont tuées parce qu'elles sont femmes et à rendre manifeste un crime qui leur paraît universel ».
Entre « crime passionnel » et « féminicide », le drame reste le même, la victime aussi. Mais le mot change tout. L'un individualise, romantise, excuse presque. L'autre systématise, politise, accuse. « Féminicide » déplace le regard : ce n'est plus l'histoire malheureuse d'un couple, c'est la manifestation d'une violence structurelle contre les femmes. Le mot rend visible un phénomène social là où l'ancien vocabulaire ne laissait voir qu'une succession de tragédies isolées.
On pourrait multiplier les exemples : « harcèlement de rue » plutôt que « drague », « violences conjugales » plutôt que « scène de ménage ». À chaque fois, le nouveau terme ne se contente pas de rebaptiser : il recadre, il restructure notre compréhension du phénomène. Il facilite une pensée que l'ancien vocabulaire rendait laborieuse, voire impossible.
C'est là toute la force de la version faible de l'hypothèse Sapir-Whorf. Elle ne prétend pas qu'avant le mot « féminicide », il était strictement impossible de concevoir ces meurtres comme un problème social. Elle suggère simplement que le mot rend cette pensée plus accessible, plus évidente, plus mobilisatrice. La langue trace des chemins de moindre résistance dans notre cognition. Elle nous prédispose à certaines observations, à certaines catégorisations, à certaines indignations.
L'hypothèse comporte, on l'a dit, deux versions. La version forte, déterministe, affirme que la langue détermine entièrement la pensée : nous ne pouvons penser que ce que notre langue nous permet de penser. Cette version radicale a été largement abandonnée. La version faible, plus nuancée, propose que la langue influence notre cognition, qu'elle facilite certaines pensées et en rend d'autres plus laborieuses. C'est cette version faible qui retient aujourd'hui l'attention des chercheurs – et qui explique pourquoi les batailles politiques sont souvent, d'abord, des batailles lexicales.
Car il ne s'agit pas de dire qu'un francophone est incapable de distinguer les nuances de bleu, ou qu'un anglophone ne peut pas concevoir le temps autrement que spatialement. Il s'agit plutôt de reconnaître que notre langue maternelle trace des chemins de moindre résistance dans notre cognition. Elle nous prédispose à certaines observations, à certaines catégorisations, à certaines pensées.
Le botaniste, l'ornithologue, l'entomologiste voient différemment parce qu'ils ont appris à nommer différemment. Et en nommant, ils ont appris à voir. Le vocabulaire spécialisé ne vient pas après la perception : il la construit. C'est peut-être là toute la force de l'hypothèse Sapir-Whorf – nous rappeler que les mots ne sont jamais neutres, qu'ils sont les lunettes à travers lesquelles nous regardons le monde, et que changer de langue, c'est un peu changer de regard.
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