Le dernier inventaire avant la fin du monde
Par Abde El Ilah Zerarga
In the beginning, in the beginning
Man gave names to all the animals
In the beginning, long time ago »
Le 13 octobre 2016, l'attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan provoqua un séisme dans le champ des belles lettres. Au-delà des controverses corporatistes contestant la légitimité d'un musicien à obtenir cette distinction, ce geste de l'Académie suédoise a réactivé une vérité ancienne, souvent oubliée des exégètes : la fonction primordiale du poète n'est pas seulement de chanter, mais de nommer le monde pour le faire exister.
Cette intuition traverse l'œuvre dylanienne, et se cristallise de manière troublante dans Man Gave Names to All the Animals (1979). Sous l'apparente simplicité d'une ritournelle reggae, Dylan y exprime une résonance théologique profonde. En réactivant le mythe adamique, il suggère une continuité fascinante entre le verbe poétique et la rigueur taxonomique. Dylan nous rappelle que la science et la poésie partagent une même racine : l'obsession de l'inventaire.
Le Bibliothécaire de l'Eden
His furry hair was very long
He said, "I think I'll call it a Bear" »
Il est saisissant de constater la convergence des grandes cosmogonies sur ce point. Que l'on se tourne vers le Coran : « Et Il apprit à Adam tous les noms (de toutes choses) … Il dit : Ô Adam, informe-les de ces noms » (Al Baqara 2:31-33) ou la Genèse : « L’homme donna donc leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs. » (Genèse 2:20), l'anthropogenèse est indissociable d'une onomastique révélée. Dieu enseigne les noms à Adam ou lui délègue la tâche de les attribuer.
Dans ces traditions, nommer n'est pas étiqueter arbitrairement, c'est un acte démiurgique. C'est ce que les philosophes, à la suite de Platon, nomment le « cratylisme » : l'idée que le nom porte en lui l'essence même de la chose. En conférant à l'homme ce pouvoir, le Créateur lui offre une souveraineté intellectuelle. L'homme devient le co-auteur de la Création, chargé d'en rédiger le catalogue.
C'est ce rêve de maîtrise absolue que Carl von Linné tentera de réaliser au XVIIIe siècle. Avec son Systema Naturæ, le naturaliste suédois se pose en nouvel Adam. En instituant la nomenclature binomiale (Urus arctos pour l'ours brun ou Felis catus pour le chat domestique), il pense lire par-dessus l'épaule de Dieu et figer le vivant dans une grille immuable. À cette époque, l'homme est encore ce maître qui observe l'ours et le range dans une boîte étanche.
Pourtant, cette volonté de classement absolu frôle souvent le vertige. La fragilité de nos édifices logiques est magistralement exposée par Jorge Luis Borges. Dans une démonstration par l'absurde devenue célèbre, il rapporte une classification issue d'une ancienne encyclopédie chinoise apocryphe, le Marché céleste des connaissances bénévoles, où il est écrit que les animaux se divisent en :
« a) appartenant à l'Empereur ; b) embaumés ; c) apprivoisés ; d) cochons de lait ; e) sirènes ; f) fabuleux ; g) chiens en liberté ; h) inclus dans la présente classification ; i) qui s'agitent comme des fous ; j) innombrables ; k) dessinés avec un très fin pinceau de poils de chameau ; l) et cætera ; m) qui viennent de casser la cruche ; n) qui, de loin, semblent des mouches. »
Cette liste nous rappelle que l'ordre n'est pas inhérent à la nature ; il est une grille posée par l'esprit humain pour tenter de maîtriser le foisonnement du réel.
La Blessure Darwinienne
Chewing up so much grass until he was filled
He saw milk coming out but he didn't know how
"Ah, think I'll call it a cow" »
Cet édifice fixiste, où l'homme nommait les bêtes « d'en haut », allait être fracassé par la révolution darwinienne. En réinscrivant l'humanité dans la longue chaîne du vivant, Darwin nous a infligé ce que Freud qualifiera de « blessure narcissique ».
L'image change : nous ne sommes plus les maîtres immaculés du jardin. Nous ne sommes plus l'aboutissement nécessaire de la création, mais une variation contingente ; non plus les rois, mais, selon la belle formule de Jean Claude Ameisen, « les cousins des oiseaux et des papillons ».
Dès lors, la nature de l'acte de nommer change radicalement. Avec Darwin, nous ne nommons plus le vivant de l'extérieur, comme un dieu face à ses créatures, mais de l'intérieur, comme un parent reconnaît les siens. La taxonomie devient généalogie. L'homme, cet animal qui parle, se retrouve à classer sa propre famille.
L'Inventaire des Disparus
Slithering up on the mountain pass
And he said, "I think I'll call it a... Snake" »
C'est ici que la ritournelle de Dylan prend une teinte plus sombre, presque prophétique. Aristote définissait l'homme comme un Zoon Politikon (animal politique). Au terme de ce parcours, une autre définition s'impose : l'homme est un Zoon Onomastikon, un animal nomenclateur.
Même déchu de son trône divin, il persiste dans cette compulsion à nommer. Mais à l'ère de l'Anthropocène, ce geste change de sens. Nous ne nommons plus pour dominer, ni pour célébrer la Création. Nous nommons pour retenir ce qui s'efface.
Nous découvrons chaque année des milliers d'espèces nouvelles tout en sachant que nombre d'entre elles disparaîtront avant même d'avoir reçu un nom. Nos bases de données génomiques deviennent des nécropoles de papier. L'acte onomastique se mue en acte funéraire. Nous sommes devenus les scribes obstinés d'un monde qui nous échappe, tissant inlassablement la trame symbolique d'une existence dont nous ne sommes plus les auteurs, mais les témoins coupables.
Dans la chanson de Dylan, après le couplet du serpent, la musique s'interrompt souvent brusquement, ou s'étire dans le vide. C'est peut-être là notre condition moderne. De Linné à l'intelligence artificielle qui classe désormais le monde à notre place, l'humanité affirme sa présence par ce chant continu, cet inventaire mélancolique. Nous nommons les bêtes pour ne pas rester seuls dans le noir, espérant que le Verbe suffise encore, un peu, à retarder la fin du monde.

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