C'était mieux avant

C'était mieux avant

Par Abde El Ilah Zerarga


« Chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante. » (George Orwell)


« C'était mieux avant. » La phrase traverse les siècles avec une régularité déconcertante. Dans mon pays, l'Algérie, l'expression est idiomatique : « Bekri khir ». Trois syllabes qu'on répète tel un mantra. Depuis l'Antiquité grecque — probablement depuis bien plus longtemps — les humains répètent cette complainte avec une conviction inébranlable. Le courage ? C'était mieux avant. La morale ? C'était mieux avant. Les tomates, évidemment : c'était mieux avant.

Une complainte qui traverse les siècles

Ce n'est pas une facilité réservée aux esprits simples. Les plus grands penseurs ont bâti des systèmes entiers sur cette nostalgie. Rousseau, avec son mythe du bon sauvage, nous raconte une humanité idyllique corrompue par la civilisation — un « c'était mieux avant » philosophique. Les religions monothéistes proposent une variante similaire : le jardin d'Éden, ce paradis perdu dont nous aurions été chassés, condamnés depuis à errer dans un monde dégradé.

Cette obsession du déclin remonte loin. Hésiode, au VIIIe siècle avant notre ère, décrivait déjà cinq âges de l'humanité — de l'âge d'or originel à l'âge de fer dégénéré dans lequel il se lamentait de vivre. Socrate lui-même déplore la décadence dont il est le témoin. Il met en garde, entre autres, contre les dangers de l'écriture sur le cerveau des jeunes, la considérant comme une technologie dangereuse qui affaiblit la mémoire et offre une illusion de sagesse. Platon accomplit là un acte de fidélité paradoxale : il immortalise par l'écrit la méfiance de son maître envers... l'écrit.". On retrouve le même mécanisme à l'œuvre à Rome. Les Romains de l'Empire idéalisaient la République, ce temps de vertu austère où les hommes étaient, paraît-il, plus virils et moins corrompus par le luxe. Chaque civilisation semble porter en elle cette même nostalgie structurante, ce même mythe d'un temps révolu où tout était mieux ordonné, plus authentique, plus vrai.

Quand les faits contredisent la nostalgie

Suivons cette logique jusqu'au bout. L'humanité aurait démarré au sommet — santé éclatante, morale impeccable, bonheur parfait — avant de dégringoler sans interruption jusqu'à nous. Sauf que cette vision ne résiste pas deux secondes à l'examen des faits. L'espérance de vie, le confort matériel, l'exigence éthique : tout cela a connu une progression continue, parfois lente, parfois fulgurante. Pendant des millénaires, les changements sont restés imperceptibles d'une génération à l'autre. Puis est venue la révolution industrielle, et tout s'est accéléré de façon spectaculaire. Le bénéfice n'a pas été équitablement partagé, c'est un euphémisme. Mais les chiffres sont obstinés : nous vivons plus longtemps, nous mangeons mieux, nous consommons plus d'énergie.

Le prix réel du bon vieux temps

Celui qui déclare que c'était mieux avant a-t-il pensé à la chirurgie dentaire ? Aux anesthésies ? À la climatisation ? À la possibilité d'apprendre à lire ? Prenons quelques instants pour mesurer ce que signifiait vivre au XVIIIe siècle. Un enfant sur quatre mourait avant son cinquième anniversaire. Une rage de dents pouvait signifier des semaines d'agonie ou une extraction à vif, sans anesthésie. L'accouchement représentait un risque mortel pour la mère. Avant l'invention des antibiotiques, une simple blessure pouvait dégénérer en gangrène. L'hiver, on grelottait ; l'été, on étouffait. La majorité de la population ne savait ni lire ni écrire, condamnée à une existence où l'horizon s'arrêtait aux limites du village.

Et le weekend ? Il n'existait pas vraiment de repos hebdomadaire garanti. Le concept même de « weekend » date du XXe siècle. Les congés payés ? Une conquête récente. Les loisirs comme nous les connaissons — cette possibilité de consacrer du temps et de l'argent à des activités qui ne servent qu'à notre plaisir — sont un luxe que l'immense majorité de l'humanité n'a jamais connu avant nous.

Une expansion de la conscience morale

On nous objectera que ces gains sont « matériels » et superficiels, que la véritable régression concerne la morale. Vraiment ? Pendant que les penseurs de l'Antiquité et du Moyen Âge débattaient gravement du traitement approprié des esclaves — les plus progressistes plaidant pour qu'on les traite « humainement » — nous discutons aujourd'hui du bien-être des animaux d'élevage. Pendant que le travail des enfants était la norme, que les femmes n'avaient aucun droit, que les minorités étaient persécutées en toute bonne conscience, nous avons développé progressivement l'idée que chaque être humain possède une dignité inaliénable.

La torture judiciaire ? Pratique courante jusqu'au siècle dernier, considérée comme un moyen légitime d'extraire la vérité. Les exécutions publiques ? Un divertissement familial. L'idée même de « crimes contre l'humanité » n'existait pas avant 1945. Nous vivons dans une époque où la conscience morale s'est étendue à des cercles de plus en plus larges : de la tribu à la nation, de la nation à l'humanité, et maintenant, timidement, de l'humanité au vivant. Ce n'est pas un déclin, c'est une expansion.

Le piège psychologique de l'âge d'or

Le « c'était mieux avant » repose sur un tour de passe-passe psychologique : on sanctuarise une période où l'on s'imagine, depuis notre perspective forcément limitée, que tout allait bien. Qu'un homme de soixante ans idéalise ses vingt ans, passe encore. Mais que dire de celui qui fantasme une époque qu'il n'a jamais connue, qui n'a probablement jamais existé ?

Chaque domaine culturel a son « âge d'or » mythique, toujours situé une ou deux générations en arrière. Gageons que dans cinquante ans, quelqu'un considérera notre époque comme l'âge d'or de quelque chose. Peut-être celui de l'internet libre, avant la régulation. Ou celui des séries télévisées, cette renaissance narrative que nous vivons sans même nous en rendre compte. L'âge d'or est toujours dans le rétroviseur, jamais là où on se trouve.

Le progrès crée ses propres défis

Attention : reconnaître le progrès ne signifie pas sombrer dans l'autosatisfaction. Car voici le paradoxe : le progrès ne supprime pas les problèmes, il les déplace et en crée de nouveaux. Nous ne mourons plus de la peste bubonique, mais nous avons réchauffé la planète. Nous ne craignons plus la famine généralisée, mais nous ravageons les écosystèmes qui nous font vivre. Déforestation massive, artificialisation des sols, effondrement de la biodiversité : ces catastrophes ne relèvent pas d'un retour à la barbarie, elles sont les fruits de notre puissance technique.

Ces défis sont d'une nature radicalement différente de ceux du passé. Ils ne viennent pas d'un monde hostile qui nous agresse, mais d'un monde que nous avons transformé sans en anticiper les conséquences. Et certains de ces défis sont absolument inédits dans l'histoire humaine. Le numérique et ses implications sur la vie privée, la démocratie, l'attention ? Aucune civilisation avant nous n'a eu à les affronter. L'intelligence artificielle et ses questions existentielles sur le travail, l'autonomie, la définition même de l'humain ? Tout cela était impensable il y a un siècle.

Certains choix politiques et économiques se révèlent catastrophiques. Et nous ne portons pas tous la même part de responsabilité dans ce naufrage. Mais contrairement à nos ancêtres qui subissaient les épidémies, les famines, les caprices du climat, nous avons les outils pour comprendre ce qui nous arrive et, peut-être, pour y remédier. Finalement, le passé n'était pas mieux. Mais l'avenir n'est pas garanti.

Appendice : Anticiper les critiques – Le monde de 2026 est-il vraiment pire ?

Nous sommes en janvier 2026, et une critique légitime pourrait surgir : face aux horreurs actuelles – la capture de Maduro par les États-Unis (3 janvier, via "Operation Absolute Resolve"), la guerre persistante à Gaza avec famine et blocus, les crises au Darfour (Soudan), les marchés d'esclaves en Libye, la répression des Ouïghours en Chine, ou le retour des Taliban en Afghanistan – n'est-ce pas insultant d'affirmer que "c'était mieux avant" est un mythe ?

La question est sérieuse, et je ne la balaye pas. D'abord, je n'ai jamais prétendu que tout va bien ; le progrès crée ses propres catastrophes, comme je l'ai dit. Mais cette liste d'atrocités ne prouve pas un déclin moral – elle illustre souvent le contraire, car notre indignation même témoigne d'une sensibilité accrue. Comparons brièvement.

L'intervention US au Venezuela fait scandale international, comme une violation du droit. Au XIXe siècle, les conquêtes coloniales comme le Congo de Léopold II (5-10 millions de morts) passaient sans justification ni protestation. Le fait que ça provoque l'indignation montre des normes émergentes. À Gaza, les horreurs sont filmées, avec manifestations mondiales et enquêtes internationales. Dans le passé, des rases totales comme Jérusalem par les croisés étaient célébrées sans remords. L'esclavage en Libye est une régression dans le chaos, mais condamnée universellement. Avant, il était légal et philosophiquement justifié. Pour les Ouïghours, les Taliban, ou les journalistes assassinés, ces persécutions sont intolérables, mobilisant ONG et citoyens globaux. Hier, c'était la norme sous des régimes totalitaires, sans conscience planétaire.

Nous reconnaissons ces maux comme tels parce que nos standards moraux ont évolué – une hypersensibilité qui n'existait pas. Cela ne justifie rien, ne console pas les victimes, mais mesure un progrès : du banal au scandaleux.

Et si c'était le début d'une vraie régression ? Possible – le progrès est fragile. Mais idéaliser le passé n'aide pas ; ça décourage le combat pour demain. Reconnaissons le chemin parcouru pour mieux défendre l'avenir.

Commentaires

  1. Dire "c’était mieux avant" rassure, mais c’est surtout une illusion confortable.Le passé n’était pas plus juste ni plus humain, il était juste moins questionné.
    Si le présent choque autant, c’est aussi parce que nos standards moraux ont grandi.Le vrai danger n’est pas le progrès, mais d’idéaliser hier au point de renoncer à améliorer demain..

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    1. Merci d'avoir pris le temps de commenter ! C'est exactement ça : ce qui choque aujourd'hui, c'est souvent notre capacité nouvelle à voir ce qui a toujours existé. Le fait que le passé ait été "moins questionné" ne le rendait pas meilleur, juste moins visible dans ses injustices. Ravi que le propos vous parle !

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    2. Merci à vous..
      Mettre des mots sur ce qu’on voit aujourd’hui, c’est déjà refuser de fermer les yeux.
      Si le passé semblait plus calme, c’est souvent parce que le silence couvrait l’injustice, pas parce qu’elle n’existait pas...

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  2. Le sentiment que « c’était mieux avant » est largement nourri, à mon sens, par l’idéalisation de l’enfance. À l’âge adulte, nous disposons pourtant de nombreux facteurs objectifs de bien-être : autonomie financière, liberté de décision, capacité à faire des choix personnels. À l’inverse, l’enfant dépend des autres, qui décident et choisissent à sa place. Mais cette dépendance s’accompagne d’insouciance : la liberté adulte implique la responsabilité et l’obligation d’assumer les conséquences de ses choix, tandis que l’insouciance libère l’esprit de ce poids.
    Quand on dit "cétait mieux avant", je pense qu'on voudrait juste retrouver le confort psychologique de cette époque dont on garde un sentiment de sécurité parce que l’on pouvait se réfugier derrière une autorité. Adulte, on ne peut s’en prendre qu’à soi-même.

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    1. Soumy, merci pour ton commentaire – tu soulèves un point que j'aurais dû développer davantage dans l'article.
      Tu as raison : une grande part du "c'était mieux avant" relève effectivement de cette nostalgie de l'insouciance enfantine. C'est d'ailleurs ce que je tentais d'évoquer rapidement avec "Qu'un homme de soixante ans idéalise ses vingt ans, passe encore", mais j'aurais dû creuser cette dimension psychologique plus profondément.
      Ton analyse sur le paradoxe liberté/responsabilité est juste. Nous gagnons en autonomie ce que nous perdons en légèreté mentale. Cette tension entre pouvoir et poids psychologique mériterait presque un article à elle seule.

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