De la redoutable efficacité du deuil
De la redoutable efficacité du deuil
Par Abde El Ilah Zerarga
Trois ans. Le vieux n'est plus là depuis trois ans, et c'est précisément cela qui dérange : que la vie ait continué. Non pas dans le fracas ou la métamorphose, mais dans cette banalité plate qui caractérise les jours ordinaires. Les mêmes gestes, les mêmes trajets, le même café du matin. Comme si de rien n'était.
Au début, cette continuation semblait impossible. La plaie était trop vive, trop présente. On se raccrochait aux étapes du deuil comme à un mode d'emploi du chagrin : déni, colère, marchandage, dépression, résignation, acceptation. Un chemin balisé vers la guérison. Ce qui consolait, c'était l'idée d'un processus, d'une logique à respecter. Que la douleur suivrait un protocole, comme une fracture qui se ressouderait selon les lois de la médecine.
Personne ne nous prévient de l'efficacité redoutable de ce processus. De sa vitesse. De son caractère presque automatique.
En Algérie, les visites au cimetière le vendredi revêtent un caractère sacré. Ces rendez-vous avec le défunt structurent le temps, maintiennent le lien. Au début, rien ne pouvait les faire manquer. Puis viennent les espaces, les intervalles qui s'allongent. Un vendredi pluvieux, une semaine trop chargée, une fatigue qui sert d'excuse. Le souvenir du vieux reste intact, vivace même. Mais la tristesse s'émousse. S'use. L'adaptation fait son œuvre avec une compétence qui ressemble à de la trahison.
Il existe un conte persan qui dit ceci : un roi, conscient de sa propre faillibilité, convoqua ses savants. Il leur demanda d'inventer une phrase vraie. Une vérité qu'il graverait sur un anneau à porter en permanence, pour la consulter dans les moments d'obscurité, quand son jugement vacillerait. Après des jours de délibération, les sages revinrent avec ces mots : « Cela aussi passera. »
Cette phrase devait consoler le roi dans l'adversité et le tempérer dans la gloire. Elle contenait toute la sagesse du monde en quatre mots. Mais elle contenait aussi quelque chose de brutal, presque cruel : rien ne dure. Ni la souffrance ni la joie. Ni la présence ni l'absence.
Le deuil, dans son déroulement implacable, ne fait qu'illustrer cette vérité. Ce qui semblait insurmontable passe. La douleur qui déchirait les premiers jours s'atténue, se transforme en une nostalgie supportable. Le manque demeure, mais il n'empêche plus de vivre. On apprend à porter l'absence comme on porte un vêtement quotidien.
Quel beau texte! l'allégorie de l'anneau est si puissante!
RépondreSupprimerTout cela fait écho à mon propre vécu.
Au début, la douleur est sauvage et déchirante, une fracture nette.
On se dit, comment remplir ce vide incommensurable laissé par cette personne qui nous a portés, accompagnés et soutenus toute la vie!
Mais je crois qu'on commence à dompter la douleur une fois qu'on a accepté que nous sommes programmés pour continuer, malgré le manque.
Nous n'oublions pas, nous faisons vivre la personne disparue à l'intérieur de nous, là où même la mort ne pourra plus nous l'enlever.
Papa tu continueras à vivre à jamais dans mes pensées, dans les valeurs que tu m'as toi-même inculquées, dans tous les beaux souvenirs que nous avons partagés ensemble... jusqu'à mon dernier souffle...