Pourquoi ne lit-on plus ?
Pourquoi ne lit-on plus ? (Et faut-il vraiment s'en alarmer ?)
Par Abde El Ilah Zerarga
J'ai écrit sur l'acte d'écrire, ses motivations avouées ou inavouées, sur l'inspiration et ses caprices, sur l'écriture comme artisanat et comme vocation. Cette fois, je m'attaque à l'autre versant : la lecture, cette face du miroir qu'on interroge moins, l'autre bout de l'acte de communication.
Le constat, toujours le même
On lit de moins en moins. Les enquêtes se succèdent pour le confirmer, implacables, unanimes. Le temps de lecture s'effondre. Et encore, ces chiffres mentent par optimisme : les moyennes sont gonflées par une poignée de grands lecteurs, cette minorité irréductible qui dévore des dizaines de livres par an et tire les statistiques vers des hauteurs trompeuses. La réalité du lecteur médian est bien plus modeste, bien plus terne.
Face à ce déclin, on tire la sonnette d'alarme. C'est une catastrophe, nous dit-on. Il faut y remédier, inciter les gens à lire, les y contraindre même ! Mais curieusement, on ne s'interroge jamais sur quoi lire. Des polars ? Des magazines ? Des mangas ? Des essais philosophiques ? Peu importe le contenu, pourvu qu'on lise. N'importe quoi, mais lire.
Et si ce n'était pas si grave ?
Je veux poser une question qui risque de sembler sacrilège : est-ce vraiment un problème ?
Le livre a perdu son monopole, et ce depuis longtemps déjà. Comme objet de divertissement, comme instrument d'éducation, comme vecteur de culture, il n'est plus seul. La transmission des savoirs emprunte désormais d'autres chemins — souvent plus efficaces, avouons-le.
Pour raconter une histoire et susciter l'émotion, le roman s'est trouvé un concurrent de taille : le cinéma. Plus de moyens, une immersion sans comparaison. Ces dix pages où Balzac décrit minutieusement la pension Vauquer dans Le Père Goriot — ce passage qui a terrorisé des générations d'étudiants — donneraient trois minutes de travelling magnifique dans les mains d'un Scorsese.
J'irai même plus loin, avec une hypothèse invérifiable : si Balzac était né à l'ère du cinéma, il n'aurait jamais écrit un seul livre. Son obsession du détail, sa manie descriptive, son besoin de tout montrer auraient trouvé leur véritable médium sur le grand écran.
L'effort que ça demande
Soyons francs : lire, c'est épuisant. Il faut rester actif, concentré, mobiliser toute son énergie mentale. S'immerger dans un univers fictif, suivre des personnages sur des centaines de pages, tenir le fil pendant des heures, des jours, des semaines parfois.
Un téléphone connecté à un réseau social, lui, ne demande rien. Trois neurones tout au plus. Ça fonctionne tout seul. Il suffit de scroller.
Si je n'avais pas lu les classiques de la littérature française, russe ou algérienne dans ma vingtaine — à une époque où les réseaux sociaux n'existaient pas encore, où internet ne tenait pas dans la poche — je ne pourrais jamais le faire aujourd'hui. Affronter les 1500 pages des Misérables ou les 1200 pages des Frères Karamazov avec un téléphone à portée de main, sonnant ses notifications toutes les cinq minutes ? C'est un exploit. Un acte de résistance, presque. Moi qui étais autrefois grand lecteur, j'avoue que mon rythme s'est effondré.
L'exigence comme refuge
Mais il y a un bon côté à cette raréfaction : je suis devenu impitoyablement sélectif. Puisque le temps manque, je ne lis plus que ce qui a fait ses preuves. Mes critères de sélection sont inversement proportionnels au temps que je peux consacrer à la lecture. Moins j'ai de temps, plus j'exige.
C'est peut-être là, finalement, la vraie mutation. On ne lit pas moins, on lit autrement. Avec la lucidité que l'attention est devenue la ressource la plus rare, nous brisons enfin la tyrannie de la quantité. Si le livre a cessé d'être roi, c'est pour devenir un sanctuaire.
En devenant ainsi sélectifs, nous rendons aux chefs-d’œuvre leur véritable valeur : celle d’une rencontre choisie, et non d’une consommation distraite. La fin de l’empire n’est pas la fin de l’intelligence ; c’est le début d’un rapport plus exigeant, plus rare et, finalement, plus honnête avec les mots.
Le livre règne encore sur un petit territoire, certes. Mais ce n'est plus un empire : c'est un havre de l'esprit.
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