Les six pouces et trois quarts
Les six pouces et trois quarts
Par Abde El Ilah Zerarga
L'atelier
Cet après-midi-là, dans mon atelier de confection de coffrets électriques, la routine se déroule normalement. Mon travail consiste à concevoir et assembler des armoires électriques industrielles — ces « cerveaux » qui protègent, contrôlent et distribuent l'énergie aux machines d'une usine. Le câbleur que je suis traduit des schémas théoriques en ouvrages concrets : implanter les composants, procéder aux connexions, tirer et fixer méticuleusement les faisceaux de câbles. Dans cette phase d'implémentation, il faut prendre des mesures, puis les reporter sur une platine métallique. Tracer, percer, fixer.
Mais aujourd'hui, quelque chose cloche. Le disjoncteur que je tiens entre les mains résiste à cette logique familière. La distance entre les trous de fixation est approximativement 171 millimètres. Ou 17,1 centimètres, mais ça déborde un peu. Les chiffres ne tombent pas juste, ils laissent un résidu d'insatisfaction.
Je change d'angle de mesure. Vérifie mon instrument. Mets mes lunettes, les retire. Rien n'y fait. Techniquement, je pourrais tracer et percer sans problème — la tolérance dans ce domaine n'exige pas une précision au dixième de millimètre près. Mais le malaise demeure, lancinant. Cette mesure de 171 mm ou 172 mm semble fausse, non pas au sens où elle serait techniquement inexacte, mais au sens où elle ne rend pas compte de la vérité de l'objet.
La révélation
C'est alors que j'aperçois, traînant dans un coin de l'atelier, une règle en inox que j'utilise rarement. Pourquoi l’avais-je délaissée ? Parce que l'un de ses côtés est gradué en millimètres, certes, mais l'autre porte les marques d'un système étranger, presque anachronique à mes yeux : le pouce, vestige d'un système impérial archaïque.
Par curiosité, ou par intuition, je retourne la règle. J'applique le côté gradué en pouces contre les trous de fixation. Et là : six pouces et trois quarts. Exactement. Les traits sur la règle coïncident parfaitement avec les axes des trous. L'explication est limpide : les moules de l'usine qui a fabriqué ce disjoncteur ont été conçus selon les normes anglo-saxonnes. Il a suffi de changer de règle de mesure — autrement dit, la lunette ou la grille de lecture — pour que le monde retrouve son sens.
La grille et le réel
Cette anecdote incarne l'intuition fondamentale des Investigations philosophiques de Ludwig Wittgenstein : la signification n'est pas une propriété intrinsèque des choses. Elle n'émane pas de l'objet lui-même, mais de la grille conceptuelle, du jeu de langage, que nous appliquons à cet objet.
Le disjoncteur n'avait pas « vraiment » 171,45 millimètres, pas plus qu'il n'avait « vraiment » 6¾ pouces. Ces deux mesures sont également vraies au sens où elles décrivent correctement la même distance physique. Mais l'une rendait le monde cohérent, tandis que l'autre le rendait absurde et insatisfaisant. Ce malaise ressenti — cette intuition qu'il y avait quelque chose qui « clochait » avec 171,45 mm — est exactement ce que Wittgenstein appellerait sentir qu'on applique la mauvaise « règle du jeu. »
Dans les Investigations philosophiques, Wittgenstein écrit : « Les confusions qui nous occupent naissent pour ainsi dire lorsque le langage tourne à vide, non lorsqu'il travaille. » Ce que j'ai vécu, c'est précisément ce moment où la mesure « tournait à vide ». Le système métrique, appliqué à un objet conçu selon les normes impériales, ne produisait pas de friction, ne mordait pas sur le réel. Il fonctionnait mécaniquement, sans accroche.
Ce qui est troublant dans cette expérience, c'est que les trous n'étaient pas « mal placés ». Le disjoncteur n'était pas défectueux. C'était moi qui utilisais le mauvais système de coordonnées pour le comprendre. Le réel ne s'est pas transformé lorsque j'ai retourné ma règle — c'est ma capacité à le voir correctement qui a changé.
Le passage d'un jeu de langage à un autre
Pour Wittgenstein, comprendre, c'est maîtriser l'usage des règles appropriées à un contexte donné. Le sens d'un mot, d'un concept, ou même d'une mesure, n'est pas donné par une définition abstraite, mais par son emploi dans une forme de vie particulière. Dans mon atelier en Algérie, la forme de vie est structurée par le système métrique. C'est le langage naturel de l'espace et de la mesure. Mais le disjoncteur, lui, appartient à une autre forme de vie — celle des normes anglo-saxonnes.
Le moment de révélation avec la règle en pouces illustre ce que Wittgenstein nomme un changement d'aspect. Ce concept, développé notamment dans ses réflexions sur le « canard-lapin » (cette figure célèbre qui peut être vue tantôt comme un canard, tantôt comme un lapin), désigne ces instants où, sans que rien ne change objectivement dans ce que nous observons, notre perception bascule soudainement vers une nouvelle configuration de sens.
Conclusion
Ce que nous appelons « vérité » ou « réalité » dépend toujours, en partie, du cadre conceptuel que nous adoptons. Cela ne signifie pas que tout est relatif ou que le réel n'existe pas. Le disjoncteur existe bel et bien. La distance entre les trous de fixation est une propriété objective. Mais la manière dont nous exprimons cette propriété, dont nous la comprenons et l'intégrons dans notre pratique, dépend du jeu de langage que nous employons.
Parfois, changer de grille ne consiste pas à abandonner l'ancienne parce qu'elle serait fausse, mais simplement à reconnaître qu'elle n'est pas adaptée au contexte. Le système métrique n'est pas inférieur au système impérial, ni inversement. Mais dans certaines situations, l'un de ces langages rend le réel intelligible, tandis que l'autre le brouille.
Wittgenstein écrivait : « Ce qui peut être montré ne peut être dit. » Dans l'atelier de confection de coffrets électriques, ce jour-là, quelque chose a été montré. Pas expliqué, pas théorisé, mais simplement montré. Cette coïncidence parfaite entre les traits de la règle et les axes des trous était une démonstration muette.
Six pouces et trois quarts. Exactement.
Commentaires
Enregistrer un commentaire