Une abeille dans une caverne
Une abeille dans une caverne
Par Abde El Ilah Zerarga
Il existe dans la pensée économique moderne un récit solide et séduisant sur lequel repose une large part de l’architecture du capitalisme contemporain : l’idée que l’innovation naît de l’incitation.
Sans la promesse d’une récompense, sans la protection juridique de la découverte, l’inventeur n’inventerait pas — ou n’irait pas jusqu’au bout de son effort. Le brevet, le droit d’auteur, la propriété intellectuelle seraient ainsi le carburant indispensable de la créativité humaine. Sans eux, le moteur s’éteint.
L’argument est élégant. Il repose sur une anthropologie cohérente : l’être humain serait un calculateur rationnel, pesant ses efforts à l’aune de ses gains escomptés. Pourquoi dévoiler ce que l’on a découvert si l’on ne peut en tirer profit ? Pourquoi partager le fruit de longues années de travail si n’importe qui peut s’en emparer librement ?
Le système de protection intellectuelle se présente alors comme un contrat avec la société : je te révèle ma découverte, tu me garantis temporairement l’exclusivité de son exploitation.
Tout le monde y gagne. C’est un récit bien construit. Mais c’est un récit.
Une fissure dans l’histoire
Il suffit pourtant d’un regard vers le passé pour apercevoir la première fissure. Le feu, la roue, l’agriculture, l’écriture, les mathématiques, la navigation astronomique : autant de révolutions qui ont transformé l’humanité bien avant l’existence du moindre office de brevets.
Les bâtisseurs partageaient leurs techniques d’un chantier à l’autre. Les savants correspondaient librement à travers le monde. Les philosophes exposaient leurs idées sur les places publiques. L’humanité a innové pendant des millénaires sans propriété intellectuelle formalisée.
Si l’incitation financière est le carburant indispensable du progrès, comment expliquer que le moteur ait si bien fonctionné avant même l’invention du carburant ?
L’abeille qui déborde
C’est ici qu’intervient une image d’une justesse troublante, empruntée à Friedrich Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra :
« Je suis dégoûté de ma sagesse comme l’abeille qui a amassé trop de miel — j’ai besoin de mains qui se tendent, j’ai besoin de bouches avides. »
L’abeille ne donne pas son miel parce qu’on la récompense. Elle donne parce qu’elle déborde. La découverte, la compréhension soudaine, l’idée enfin saisie créent une pression intérieure. Ne pas partager devient presque douloureux. Le partage n’est plus un calcul : il est une nécessité.
Combien de chercheurs ont publié des travaux dans l’indifférence ? Combien d’artistes ont créé sans garantie de reconnaissance ? Combien d’enseignants transmettent par pur élan intérieur ? Le moteur n’est peut-être pas l’incitation. Il est dans beaucoup de cas le débordement.
La caverne et le risque de partager
Mais ce débordement généreux a un envers plus sombre que Nietzsche n’explore pas entièrement.
Dans La République de Platon, l’allégorie de la caverne décrit un homme qui parvient à se libérer de ses chaînes et découvre la lumière du soleil. Puis il redescend dans l’obscurité pour raconter ce qu’il a vu. Il ne redescend pas par intérêt. Il redescend par nécessité. Et que lui réservent ceux qui n’ont jamais quitté les ombres ? L’incrédulité, la moquerie — et, s’il insiste, la violence. Partager la lumière n’est pas rentable. C’est risqué.
L’histoire nous en donne un exemple éclatant avec le procès de Galilée en 1633. Pour avoir défendu l’héliocentrisme, il fut jugé par l’Inquisition romaine et contraint à l’abjuration. La vérité n’était pas protégée. Elle était poursuivie.
Si l’incitation était le moteur principal, pourquoi tant d’hommes auraient-ils accepté la disgrâce, l’exil, parfois la mort, pour transmettre ce qu’ils savaient ?
L’insuline : un contre-exemple moderne
On pourrait objecter que ces exemples appartiennent au passé. Que le monde contemporain est différent.
En 1921, un jeune médecin canadien, Frederick Banting, découvre avec son équipe le traitement à l’insuline. Une avancée majeure pour les patients atteints de diabète. Au lieu d’en tirer une rente, Banting et ses collègues cèdent le brevet à l’Université de Toronto pour la somme symbolique d’un dollar. Pourquoi ?
Parce qu’une découverte destinée à sauver des vies ne leur semblait pas devoir appartenir à quelqu’un. Le moteur n’était pas l'incitation financière. C’était une conviction.
Ce que le mythe oublie — et ce qu’il cache
Le mythe de l’incitation repose sur une anthropologie incomplète. Il suppose un individu qui calcule. Mais il oublie l’individu qui déborde. Il oublie la joie de comprendre. Il oublie le besoin de transmettre. Il oublie la pression intérieure qui pousse certains à écrire, publier, enseigner, partager — même sans garantie de retour.
Mais le mythe ne fait pas que simplifier. Il sert. Il légitime un système où la découverte devient marchandise, où le chercheur doit séduire un financeur privé avant même d’avoir formulé sa question, où l’abeille est sommée de justifier son miel avant de l’avoir produit. Le brevet ne protège pas l’innovateur — il protège l’investisseur.
Il existe pourtant d’autres façons d’organiser la recherche. Le financement public en est la plus évidente : il libère le chercheur de l’obligation du retour immédiat, il crée l’espace dans lequel le débordement devient possible. Ce n’est pas un idéal abstrait — c’est ce qui a permis l’essor d’Internet, la cartographie du génome humain, les vaccins à ARN messager. Des découvertes nées dans des laboratoires publics, financées par la société entière, et dont les fruits auraient dû appartenir à tous.
L’abeille, la caverne, et nous
L’abeille de Nietzsche déborde. Le prisonnier de Platon redescend. Galilée parle malgré le risque : « E pur si muove ! » (« Et pourtant elle tourne ! ») Banting renonce au profit. Darwin, lui aussi, aurait pu garder pour lui sa théorie de l’évolution, conscient du scandale qu’elle provoquerait. Dans chacun de ces cas, l’acte fondateur n’est pas un calcul. C’est une nécessité intérieure.
L’innovation, dans ce qu’elle a de plus humain, ne naît pas de l’incitation. Elle naît d’une tension intime entre ce que l’on a vu et l’impossibilité de le garder pour soi.
La vraie question n’est donc pas : comment récompenser l’innovateur ? Elle est : comment construire des sociétés qui laissent les abeilles déborder — sans les mettre au service de la ruche des actionnaires ?
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