Je mème, donc je suis

 
Je mème, donc je suis

Comment l'humour politique est devenu l'opium des réseaux

Par Abde El Ilah Zerarga 


Le rire est une arme. Ou du moins, il l'a été. Aristophane se moquait des généraux athéniens. Voltaire démolissait l'Église avec un sourire. Le ridicule tuait, disait-on. Et parfois, il provoquait des émeutes.

Aujourd'hui, le ridicule fait des vues. Il génère des partages. Il récolte des likes. Et la cible, elle, continue de gouverner.

Le rire contemporain a trouvé son format roi : le mème. Mais que recouvre exactement ce terme devenu omniprésent ? Le mot puise ses origines bien avant l'avènement des réseaux sociaux. C'est le biologiste Richard Dawkins qui le propose en 1976 dans son livre Le Gène égoïste, en le définissant comme une unité d'information culturelle (une idée, une mode, une mélodie) capable de se répliquer et de se transmettre de cerveau en cerveau par un processus d'imitation, à la manière d'un gène. L'étymologie est éclairante : contraction du grec mímêsis (imitation) et du mot « gène », avec une parenté assumée avec le français « même ». Sur Internet, le terme a été réapproprié pour désigner ces images, vidéos ou phrases détournées de façon humoristique et qui se propagent de manière virale. C'est dans ce sens moderne, celui d'un objet culturel numérique devenu une forme d'expression politique que nous l'utiliserons ici.

Donald Trump incarne le paradoxe du mème politique mieux qu'aucun autre. Depuis une décennie, il fournit la matière première d'une industrie du mème. Chaque déclaration incohérente, chaque tweet, chaque mimique lors d'un discours — tout est immédiatement transformé, recyclé, détourné. Le web en fait des danses, des chansons, des scènes de films réécrites. L'IA générative a démultiplié la cadence : on produit maintenant des séquences entières où l'homme le plus puissant du monde se livre à des chorégraphies absurdes et des situations burlesques sans fin.

C'est drôle. Souvent très drôle. Et c'est précisément là le problème.

L'ère du mème comme réponse politique

Il faut d'abord reconnaître ce que le mème accomplit de légitime. Nommer le grotesque, c'est déjà refuser de le normaliser. Quand une vidéo montre Trump imitant un politicien adversaire, ou quand un montage révèle la pauvreté syntaxique de ses discours, il y a là quelque chose de l'ordre de la résistance symbolique. On désacralise le pouvoir grâce à la puissance de l'humour.

Mais la désacralisation n'est pas la destitution. Le mème fonctionne comme une soupape de sécurité. Il permet de libérer la pression sans jamais éteindre le feu.

En 2016, les mèmes anti-Trump étaient omniprésents. Il a été élu. En 2020, les mèmes ont redoublé d'intensité après chaque controverse — l'injection de désinfectant, l'attaque du Capitole, les photos d'archives classifiées empilées dans une salle de bain de golf. Il a failli être réélu, puis il l'a été en novembre 2024. Pendant dix ans, la machine à mèmes a tourné à plein régime. Elle a produit une quantité astronomique de contenu. Elle n'a pas produit un seul vote supplémentaire pour ses adversaires. Et récemment, il a mis le feu dans la poudrière du Moyen-Orient, déclarant une guerre dont les conséquences dépassent largement cette région.

On a ri de lui si fort, si souvent, qu'on en a oublié de le prendre au sérieux.

La mécanique de l'anesthésie

Pourquoi rit-on ? La réponse classique — Bergson, Freud — est que le rire naît d'une tension soudainement désamorcée. Le mème politique fonctionne exactement ainsi : il prend la tension de l'indignation, la compresse, et la relâche en éclat de rire. L'indignation disparaît avec la tension. On se sent mieux. On partage. On passe à autre chose.

Le rire libère de la dopamine. Il procure une satisfaction sans nécessiter aucun effort réel. C'est l'équivalent cognitif du fast-food : rapide, satisfaisant, vide de substance.

Le philosophe Byung-Chul Han parle de la « société de la transparence » — un monde où tout est exposé, visible, immédiatement consommé, et où cette surexposition anesthésie le regard critique. Le mème en est l'expression parfaite. Plus Trump est visible, moqué, exposé, moins il devient dangereux aux yeux de ses adversaires. Il se transforme en personnage. Un avatar de l'absurde.

La confusion du symbole et de l'acte

Il y a dans la culture contemporaine une confusion entre l'acte symbolique et l'acte réel. Partager un mème, c'est faire quelque chose. Signer une pétition en ligne, c'est s'engager. Changer sa photo de profil aux couleurs d'une cause, c'est militer. Cette illusion d'action est peut-être plus dangereuse qu’un désengagement assumé — car elle procure la bonne conscience de l'engagement sans en payer le coût.

Le vrai militantisme est ingrat, lent, souvent invisible. Il se passe dans des réunions ennuyeuses, dans des permanences de partis où la moyenne d'âge dépasse l'âge de départ à la retraite, dans des tractages, dans des débats interminables. Il ne génère aucun like. Il ne produit aucune dopamine immédiate. Il est radicalement incompatible avec l'économie de l'attention qui gouverne les réseaux sociaux.

Alors on mème. Et on recommence.

Trump n'est pas fort parce qu'on le sous-estime. Il est fort parce que ses adversaires ont canalisé leur énergie dans des formats qui amusent plutôt que dans des structures qui pourraient provoquer un changement. Lui-même est un maître du mème. Il a compris avant ses adversaires que la politique contemporaine se joue dans le registre du spectacle, de la provocation, de l'émotion. Chaque déclaration outrancière n'est pas une maladresse — c'est une prise de parole calibrée pour dominer l'espace médiatique.

La question qui fâche

Ce phénomène dépasse largement Trump. Ces dernières années, on a vu proliférer ce mariage du drôle et du tragique : l'affaire Epstein, les crimes commis par l'armée israélienne à Gaza — chaque drame devient matière à mème. À force, les blagues deviennent dérangeantes plus qu'autre chose. Non parce qu'on rit de sujets graves, mais parce que le rire semble parfois tenir lieu de tout le reste.

Alors que faire du rire ? Le condamner serait absurde et injuste. L'humour noir a une valeur thérapeutique réelle face à l'insupportable. Rire de Trump, c'est aussi refuser de se laisser paralyser. Et certains mèmes — les meilleurs — ont une valeur documentaire authentique : ils fixent dans la mémoire des contradictions que le discours officiel veut effacer.

Mais il faut être lucide sur ce que le rire ne fait pas. Il ne vote pas. Il ne construit pas les conditions du changement.

Desproges disait qu'on peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui. La question politique de notre époque est différente : on peut rire de tout, mais pas à la place de tout. Le mème peut coexister avec l'engagement. Ce qu'il ne peut pas faire, c'est le remplacer.

Le rire est humain et on peut rire de tout. Mais il faut agir pour mettre fin à l'absurde.


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